L'Enfance de l'Art

Publié le par Drinkel

« La nuit est venue. Un autre monde se lève, dure, cynique, analphabète, amnésique, tournant sans raison, étalé, mis à plat, comme si on avait supprimé la perspective, le point de fuite ». Jean- Luc Godard - Histoire(s) du cinéma.

 

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De quel temps parle Jean-Luc, lui qui aime tant les citations, comme le long passage de Heidegger « Pourquoi des poètes en temps de détresse », qui clôt ce deuxième chapitre des Histoire(s) du cinéma. Est-ce le temps de la télévision qui nivelle par le bas, qui a réalisé le rêve de Léon Gaumont d’apporter le spectacle du monde dans la plus misérable des chaumières, mais «en réduisant le ciel géant des bergers à la hauteur du petit poucet ». Est-ce notre temps à nous, cette escalade du mépris et de la peur, avec le règne des crocs et des Euros et le vent polaire  qui gèle nos désirs ? Saint- Godard nous a prévenus depuis longtemps. Ah quel terrible cinq heures du soir ! On ne dira jamais assez ce que les « ciné-fils » de la terre doivent à l’auteur de Pierrot le fou et A bout de souffle.

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Dans ce deuxième volet de ses Histoires du cinéma qui s’intitule Une histoire seule  (42 min. dédié à Glauber Rocha et John Cassavetes)Godard revient sur la genèse du septième Art, héritier de la photographie et qui a cherché comme elle à toujours faire plus vrai que la vie. La naissance du cinéma est contemporaine de celle de la psychanalyse et du début des transports collectifs. Le nouvel Art  a commencé à grandir au moment où la vie était menacée dans son identité. C’est pourquoi elle porta comme la photographie les couleurs du deuil, le noir et blanc. Les frères Lumière « qui avaient presque la même bobine » n’avaient  pas prédit d’Avenir pour l’Art naissant.

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C’est que le cinéma était encore dans son enfance et ce sont les deux guerres qui ont perverti son innocence. En fait les frères Lumière ont été mal compris à ce propos. En disant que le cinéma n’avait pas d’avenir ils entendaient qu’il était au Présent c'est-à-dire un Art qui donne. Il ne faut pas le réduire à sa dimension technique. Le cinéma est d’abord un mystère. Du reste le dix-neuvième siècle qui a inventé les techniques a aussi inventé la bêtise selon Godard. Et la caméra n’a pas connu de changements notables. En connaisseur le réalisateur historien nous informe que la Panavision Platinum n’est pas plus perfectionnée que la Debrie 7 des origines. Ce qu’ils ont en commun c’est leur fonction mnésique. Une projection de film est « obligée de se souvenir de la caméra ». Le cinéma est le seul lieu où la mémoire est Esclave.

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Maître du collage Godard alterne dans ce deuxième chapitre des extraits de films, des tableaux célèbres (Manet, Picasso, Goya…), des propos de cinéastes « …on aurait tort de négliger le soupir qu’une jeune fille pousse malgré elle ») (Renoir) ou cette phrase du cinéaste lui-même « …les miroirs feraient bien de réfléchir davantage », des inscriptions :« de qui dépend que l’oppression disparaisse de nous ? », et de terminer le chapitre par cette interrogation : « Un homme filmé est-il un homme réel ou déjà la fiction d’un homme ? ».

 

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Publié dans Histoire du cinéma

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