La danse des hors- la-loi

Publié le par Drinkel

 

 

hind

Je sais maintenant que pour raviver la flamme intérieure il me suffira de monter dans le premier train en direction du détroit, car c’est là-bas que je renouvelle le désir de vivre, et le désir tout court. Il me suffit d’apercevoir la baie de Tanger et les crêtes des montagnes andalouses en face, tellement proches qu’on croit pouvoir y arriver à la nage, que je me remets à espérer et à croire au futur…Le matin en sortant de l’hôtel Oumnia je suis irrésistiblement attiré par la baie et je pense aux artistes espagnols, d’abord à la phrase de Rafael Alberti : « Je suis né dans la plus belle parcelle de la planète » (Cadiz à un jet de pierre de Tanger) et ensuite à Ortega y Gasset parlant de la brise marine « qui guérit les nerfs et peut-être l’âme aussi »… Tout ça je l’éprouve fortement chaque fois que je vais au nord, réservoir inépuisable de lumière et de vie…Evidemment il faut aller à Tanger quand il s’y passe quelque chose pour ne pas « jouir idiot », et les rencontres culturelles n’y manquent pas : festival de cinéma, Salon du livre, festival de Tanjahjazz…

 

DanceOutlaw2 

Côté cinéma la surprise cette année est venue comme je l’ai dit dans mon dernier article des cinéastes de la diaspora, ces marocains nés pour la plupart à l’étranger et qui conservent des attaches avec le pays par le biais de leurs familles…Et les deux films qui m’ont le plus touché relèvent du genre documentaire. Il s’agit d’abord du film Dance of Outlaws traduit de manière inappropriée en arabe par  نساء بدون هويةce qui n’est pas la même chose. Le film a été  réalisé par Mohamed El Aboudi un ressortissant marocain qui vit en Finlande et parle couramment la langue de Westermarck en plus de deux ou trois autres langues. Ce jebli de Ouezzane a réussi là ou de faux cinéastes s’essoufflent à raconter de mauvaises fictions qui ennuient  les spectateurs et les laissent indifférents…Il a compris que le réel se donnait à voir dans sa richesse et sa complexité quand on sait placer sa caméra quand il faut, là ou il faut, et qu’on pose les vrais questions…Il a renoué avec la tradition du cinéma vérité et du cinéma direct, qui depuis Flaherty et les documentaristes anglais n’a cessé d’enrichir le regard au sujet  des réalités sociologiques du monde où nous vivons. Le cinéma retrouve ainsi sa fonction sociale d’outil de prise de conscience et de moyen d’agir sur les esprits pour dénoncer les conditions injustes subies par les êtres placés à leur insu dans des situations difficiles, voire impossibles. C’est le cas de Hind, personnage principal et réel du film Danse of outlaws. Cette jeune femme  a été violée et chassée de la maison familiale pour se retrouver danseuse dans les troupes qui animent les mariages à Ouezzane et dans les environs. Enceinte à trois reprises avec ou sans mari, elle est dépossédée de ses enfants et doit squatter des chambres miteuses dans des maisons de fortune sans avoir la possibilité d’obtenir des papiers d’identité qui lui permettraient d’obtenir la garde de ses enfants…Et malgré l’acharnement du destin Hind lutte tant bien que mal et cherche à s’en sortir tantôt en essayant de renouer avec sa famille, tantôt en continuant son métier de danseuse qui l’assimile aux yeux des gens à une prostituée…Des observations d’une terrible justesse et des situations quasiment insupportables à voir font de ce film un réquisitoire implacable contre la société qui génère de telles souffrances.

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Le film a aussi un aspect ethnographique qui donne à voir le fonctionnement de la société rurale dans les moments rituels ainsi que les relations complexes au sein de la famille patriarcale où l’honneur et la détresse matérielle font mauvais ménage. La jeune femme qui a porté le film de bout en bout sans se départir de sa joie de vivre méritait amplement le prix du meilleur rôle féminin, et surtout que pour une fois, cela aurait  servi à quelque chose, mais le jury n’est-ce pas est souverain. ( à suivre)

 

 

 

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