"Les films de ma vie". Hommage à Wim Wenders (1ère partie)

 Les films de ma vie », ce titre  on l’a compris est un hommage à François Truffaut  qui avait autrefois rassemblé les critiques qu’il avait publiées dans les Cahiers du cinéma et en avait  fait un livre publié chez Flammarion. On y retrouve des études sur ses auteurs favoris : Capra, Clouzot, Renoir, Hitchcock, Dreyer, Buñuel…En fait tout cinéphile possède sa cinémathèque imaginaire et éprouve la tentation de refaire sa propre histoire du cinéma, et surtout de partager son enthousiasme et ses émotions avec d’autres cinéphiles.

J’ai décidé de commencer cette rubrique par l’évocation de Wim Wenders, un  cinéaste qui a profondément marqué la sensibilité des cinéphiles à travers le monde, en particulier dans les années soixante dix et quatre vingt, au point que le qualificatif « wendersien » prenait sens comme une manière particulière d’être et de sentir, de se mouvoir dans l’espace et le temps à l’instar des personnages d’Au fil du temps ou ceux de Faux mouvement.

Wenders se sert de l’image cinématographique pour exprimer ses propres angoisses, ses obsessions et ses rêves. Il scrute l’univers intérieur et extérieur à travers le filtre d’une sensibilité poétique, prenant prétexte d’une histoire ténue avec peu de personnages. Souvent il n’ ya pas d’intrigue à proprement parler mais un « état de choses ». Le film se transforme en cours du tournage comme ce fut le cas dans « Alice dans les villes » dont la partie européenne fut tournée sans scénario.

Alice dans les villes (1974)

C’est l’histoire d’une amitié entre un journaliste (Philippe) et une petite fille (Alice) qu’il a rencontrée avec sa mère(Lisa) dans une agence de voyage à l’aéroport de New York. Philippe, journaliste allemand venu aux Etats-Unis pour faire un reportage sur la vie dans les grandes villes américaines est envahi par un sentiment d’étrangeté et de lassitude. Il ne parvient pas à se concentrer sur son travail et peut juste prendre des photos polaroïd. Il décide de revenir à Munich mais les avions pour l’Allemagne sont en grève. Il peut juste cependant descendre à Amsterdam et continuer par la route. Lisa lui confie sa fille en promettant de les rejoindre à l’aéroport d’Amsterdam mais elle ne sera pas au rendez vous.

La première partie du film est une réflexion sur le caractère aliénant des grandes métropoles modernes où l’individu perd ses repères et se dissout dans l’anonymat écrasé par l’espace et le gigantisme urbain. Philippe se sent de plus en plus étranger à lui-même dans cette ville où l’ « on croit atteindre une clairière dans la forêt quand on arrive à un croisement ». Ce malaise est accentué par l’omniprésence de la publicité et des écrans de télévision qui envahissent les espaces privés et publics (chambres d’hôtels, salles d’attentes dans les aéroports…) et suscitent chez lui un sentiment de persécution. Le rêve que fait Alice exprime cette oppression : elle est ligotée et attachée à son siège pendant que la télé diffuse un film d’horreur. Pour échapper à cet envahissement du petit écran, Philippe, dans un geste de révolte, casse le poste qui se trouve dans sa chambre d’hôtel.

Nous trouvons dans ce film des thèmes  récurrents dans l’œuvre de Wenders  comme celui de l’incommunicabilité, de la difficulté d’être et d’aimer, le rapport aux images, la fuite et la quête comme si la vie pour Wenders est toujours ailleurs. Quand Philippe veut rejoindre sa maîtresse pour échapper à la solitude de sa chambre d’hôtel il reçoit une fin de non recevoir.  Le dialogue entre les différents personnages se transforme vite en monologue (Scène ou Philippe tente de nouer le dialogue avec la mère d’Alice). Deux discours qui disent deux souffrances parallèles. D’un côté un couple qui se déchire, de l’autre un homme hébété qui perd peu à peu son identité et ses repères psychologiques. Les regards de l’homme et la femme se croisent un instant mais ils sont vite happés pour le monologue psychotique.

L’unique lueur d’espoir dans ce film est représentée par Alice (Yella Rottlande, à l’époque âgée de neuf ans). Elle est merveilleuse par sa spontanéité, sa grâce et son jeu naturel. Philippe doit la ramener quelque part en Allemagne et tous deux vont traverser la Hollande et la Rhur dans une deux chevaux pour notre plus grand plaisir. Farceuse, capricieuse et curieuse (comme son homonyme dans Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll), elle parvient à faire revenir un peu d’espoir dans les yeux de Philippe (Ruger Vogler). Quand elle dit qu’elle ne se souvient pas vraiment de l’adresse de sa grand-mère on ne sait pas si elle dit vrai où si elle veut seulement faire durer le plaisir de la promenade. Elle jette un regard neuf sur le monde  et nous pousse du coup à nous débarrasser de nos préjugés et de nos vieux oripeaux.

Faux mouvement  (1975) : Ce film est une adaptation par Wenders du Wilhelm Meister de Goethe transposé dans le contexte de la R.F.A. des années soixante dix. C’est Robby Muller qui interprète le rôle principal, celui d’un romancier en mal d’inspiration. Wilhelm Meister part en voyage pour trouver la matière d’un roman. Nous retrouvons encore une fois le thème du voyage pour fuir un réel fixe et stérile. Quand on se meut les choses arrivent semblent nous dire les personnages de Wenders. Whilhelm prend donc le train à Gluckstadt au nord de l’Allemagne et rencontre dans son compartiment un couple étrange, le vieux Leaters et sa jeune compagne Mignon. Cette rencontre insolite par le contraste entre la fraicheur de la jeune femme -(une Nasstazia Kinski d’une jeunesse éclatante qui jongle avec des balles) et l’aspect malsain de son vieux compagnon- donne le ton du film et annonce les rencontres ultérieures. D’abord Thèrése (Hannah Shygulah dans toute sa splendeur) que Meister entrevoit dans un train sur la voie parallèle à la gare, et Bernard Landeau  qui se présente comme poète. Le petit groupe ainsi formé part  déambule dans les rues de Bonn et se retrouve à l’aube sur une terrasse où Bernard Landeau lit ses poèmes…Il invite le groupe à l’accompagner chez son oncle dans une propriété qui se trouve dans la vallée du Rhin. Il se trompe de chemin et le groupe finit par atterrir dans la maison d’un riche industriel qui avait  programmé son propre  suicide…

Certains critiques ont surtout insisté sur le côté désespéré et désenchanté de ce film. En fait, il faut replacer Faux mouvement dans le contexte de l’après guerre en Allemagne et l’analyser en tenant compte du point de vue des jeunes générations qui n’ont pas connu la guerre directement mais en ressentent quand même le poids et la culpabilité. L’une des scènes clefs du film est celle où Wilhelm se rue sur Laeters au moment où ils traversent le Main à bord d’un bac. Aux yeux de Whilelm, Laeters est un nazi qui souille la jeunesse allemande (Mignon) et doit expier son crime d’autant plus qu’il avoue lui-même avoir tué un juif. Le vieux tente de se disculper en invoquant l’air du temps et l’aveuglement collectif. Mais cet argument n’est pas recevable aux yeux de Wilhelm.

 Faux mouvement contient par ailleurs les thèmes habituels du cinéma de Wenders : sentiment de déréliction, difficulté de vivre et de créer, absence d’amour. Wilhelm ne parvient pas à atteindre Thèrése car dès le départ leur rencontre est annoncée comme impossible (des trains parallèles…). Les protagonistes masculins n’ont pas leur place dans le couple, à l’exception peut-être de Jonhatan dans l’Ami américain mais son destin est scellé d’avance puisqu’il est atteint d’un mal incurable. Les personnages de Wenders sont voués à la solitude : Travis dans Paris Texas, Robert dans au Fil du temps…Solitude existentielle ou liée au fatum (mort, accident…). Dans Faux mouvement, le riche industriel qui accueille le groupe finit pas se suicider parce qu’il ne peut pas survivre à la mort de sa femme. Dans au fil du temps, un homme jette des petits cailloux au bord d’une route où sa femme vient de périr dans un accident…

Quant à la difficulté de créer elle est liée à l’exigence de perfection et d’authenticité de l’œuvre d’Art. Whilhelm Meister ne parvient pas à écrire son roman parce qu’il a du mal à s’intéresser aux autres. Il précise cependant : « j’aimerais écrire quelque chose d’absolument nécessaire ». Whilelm Meister semble se tromper de Désir. A la fin du film il rencontre un inconnu qui lui offre une caméra et monte contempler les cimes enneigées des Alpes bavaroises.

 

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