Lettres d'un cinéaste voyageur...

Publié le par Drinkel

           chris marker cats 

 

 

Le saule contemple à l'envers l'image du hièron.

                                                                     Bashô

 

 


 

Sans soleil, film de Chris Marker,  est devenu on le sait un film culte si l’expression n’était  pas quelque peu galvaudée. Dire pourquoi ce film nous touche est un peu plus difficile tant la thématique et le travail de construction et de montage sont particulièrement élaborés. J’ai commencé par évoquer dans mon dernier article Level Five   qui est un film postérieur dans le temps puisqu’il fut réalisé en 1997 par Chris Marker alors que sans soleil date de 1983. Cette inversion dans l’ordre de succession n’est pas étrangère au propos de Marker, qui depuis la Jetée (1962) ne cesse de brouiller les pistes et de casser la linéarité dans un va et vient constant entre le futur et le passé. Dans Sans soleil il est aussi question vers la fin du film d’un projet de film à réaliser où l’alter égo de Marker, un certain Sandor Krasna, cameramen free -lance dont les lettres sont lues par une femme (Alexandra Stewart), veut raconter l’histoire d’un homme du quarantième siècle qui en revenant dans la préhistoire de l’Humanité, c’est-à-dire notre temps à nous, est indigné que le malheur ait fait partie de l’Histoire à une si vaste échelle…C’est un « tiers-mondiste du temps » qui eût l’intuition de notre malheur en écoutant la mélodie de Moussogorsky, Sans soleil qui donne son titre au film, celui que Sandor Krasna projetait de réaliser et celui effectivement réalisé par Chris Marker. On voit que les choses ne sont pas toujours simples avec Marker, tout comme pour Godard… ils nous demandent l’un et l’autre de faire usage de notre entendement pour  comprendre leur propos, ce qui est faisable avec un peu d’effort…

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     Dans ce film on trouve donc une réflexion profonde  sur le temps, la mort , l’Histoire ainsi que l’Art et le sacré. On devrait inscrire les films de Marker dans les départements d’Anthropologie et de Philosophie tant ses intuitions et son regard sont pénétrants et stimulants pour l’esprit. Et c’est ce qui explique peut-être le respect et la vénération dont son œuvre est entourée, en particulier dans le milieu universitaire où le nombre d’articles et de thèses qui lui sont consacrés augmente d’année en année dans toutes les langues. Ses références littéraires, poétiques, ses citations comme celles de Godard nous initient à un monde inconnu et passionnant comme ce passage  de Samura Koichi que je ne puis m’empêcher de citer à mon tour :

« Qui a dit que le temps vient à bout de toutes les blessures ? Il vaudrait mieux dire que le temps vient à bout de tout sauf des blessures. Avec le temps la plaie de la séparation perd ses bords réels. Avec le temps le corps désiré ne sera bientôt plus. Et si le corps désirant a déjà cessé d’être pour l’autre, ce qui demeure c’est une plaie sans corps ».


Chris Marker Sans Soleil CD1 054119 02-14-11


   Sans soleil est construit à partir des lettres qu’un cinéaste voyageur, pour ne pas dire anthropologue, envoie à une femme qui les lit en voix off sans qu’on puisse la voir à la différence de Catherine Belkhodja dans Level five qui était par sa voix et sa présence un protagoniste réel du film. Il est beaucoup question du Japon et de l’Afrique, en particulier de La Guinée Bissau et du Cap vert. Chris Marker évoque le rôle du Chef révolutionnaire Amilcar Cabral qui a su lier le destin de deux peuples dans le combat pour la libération nationale et dont la lutte a provoqué indirectement la révolution des Œillets au Portugal. Amilcar Cabral   fut pourtant assassiné par des éléments de son propre Parti, et son demi frère Luis Cabral qui l’a remplacé à la tête de l’Etat victorieux fut à son tour destitué et exilé par les militaires. La conclusion de Chris est sans appel : L’Histoire n’a qu’un seul allié, l’Horreur…


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    Mais c’est surtout du Japon qu’il est question dans le film. La culture japonaise semble exercer une véritable fascination sur Chris Marker qui lui a consacré plusieurs films. Le lien avec l’Afrique vient du fait qu’il s’agit dans les deux cas de deux « pôles extrêmes » de la survie comme le dit le narrateur. En fin ethnologue, privilégiant l’observation participante il décrit de l’intérieur « la poignance des choses » et le secret japonais qui consiste à communier avec ces choses, comme ce rite qui nous paraît (aussi bien aux occidentaux qu’aux arabes) bien étrange : la cérémonie des poupées brûlées. Chaque chose nous explique l’anthropologue  Marker, a son double invisible dans la culture japonaise. Le cinéaste filme la cérémonie tout en faisant ce commentaire:

« J’ai regardé les participants. Je pense que ceux qui regardaient partir les kamikazes n’avaient pas d’autre visage ! ».

   Chris Marker relève au passage une fascination des japonais pour le sacré, y compris celui des autres, comme cette exposition des œuvres du Vatican au grand magasin Sogho à Tokyo qui a attiré les foules, ou ce temple consacré aux chats dans la banlieue de Tokyo où un vieux couple vient sous la pluie faire une offrande pour que la mort puisse appeler leur  chatte perdue par son vrai nom au moment de sa mort…


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    Chris Marker s’interroge aussi sur la place de l’érotisme dans la culture japonaise en relevant la contradiction entre le puritanisme des médias en particulier à la télévision où le spectacle érotique est mutilé par la censure et la célébration ailleurs de manière ostentatoire du corps et des organes génitaux comme cette étrange exposition des animaux de Jozankei dans l’île d’Hokkaido. En fin médiologue Chris Marker s’interroge sur la nature de la pornographie qui est une forme d’hypocrisie codée. « La censure n’est pas la mutilation du spectacle, elle est le spectacle, le code et le message. Elle désigne l’Absolu en le cachant. C’est ce qu’ont toujours fait les religions ». A vos voiles !

Publié dans Histoire du cinéma

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