La spirale: un chef d'oeuvre de cinéma politique...

Publié le par Drinkel

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                Coïncidence, j’ai revu cette semaine deux films d’auteurs hantés par les questions du temps et de la mort. D’abord  Un soir, un train d’André Delvaux et Sans soleil de Chris Marker. J’ai déjà parlé du premier dans ce blog . Quand à Chris il est à lui  seul une galaxie que des visiteurs audacieux n’ont cessé d’explorer. Disons qu’il est avec Godard l’une des rares voix à stimuler notre réflexion et notre désir de connaissance. Et je me surprends à constater que les grands esprits du cinéma européen ont émergé des luttes sociales et ont été forgés par leur immersion dans ces luttes. Joris Ivens, Jean Rouch, Godard…

Joris Ivens

Joris Ivens


Et même si les lendemains qui chantaient ne chantent plus vraiment, ces auteurs  ont été fortifiés dans leur égo créateur et ont fructifié ces expériences qui leur donnent  une longueur d’avance sur leurs contemporains. Disons qu’on reconnaît la touche Marker ou Godard dès les premiers plans, les premières phrases  et ce n’est jamais banal. Du reste ces deux auteurs sont passés maîtres dans un genre qui s’affirme à part entière : le ciné- essai à mi chemin entre le documentaire et la docu fiction. On apprend, et on est stimulé, enchanté, ému. C’est le concept associé au percept pour parler un langage deleuzien. J’ai abordé la galaxie Marker par La spirale un film qu’il a coréalisé avec le sociologue Armand Mattelard en 1975. Il en a surtout réécrit le commentaire, l’un des plus forts qui ait jamais accompagné des images. C’est l’un des tous premiers films consacrés à la genèse du coup d’Etat au Chili de 1973.

pinochet

Tous les étudiants en sociologie et en sciences politiques devraient voir ce film qui leur apprendra mieux que tous les traités comment l’impérialisme s’y prend pour renverser un régime démocratique en utilisant des modèles de simulation en définissant comme dans un jeu  les acteurs en présence. Il s’agit d’isoler les variables fondamentales pour identifier, prédire et contrôler un conflit révolutionnaire interne ». Ce « jeu » baptisé « Politica » par les experts de la flectcher School of Law and Diplomacy de l’Université de Cambridge a été commandité par le Pentagone dès 1965 pour renverser les régimes progressistes en Amérique Latine. Le film montre d’une manière très claire avec des procédés didactiques comment la multinationale ITT, aidée en cela par le la C.I.A. a manipulé les forces en présence pour asphyxier le régime d’Allende. J’avais découvert par hasard ce film lors d’un voyage à Paris où il était projeté dans la médiathèque de Beaubourg, et je me suis empressé depuis de lire et de voir les œuvres de ces deux grands créateurs…C’est seulement après que je me suis souvenu de la La jetée et Des statues meurent aussi que j’avais vus au ciné-club, où se retrouvait  déjà le style inimitable de Marker qui va s’illustrer de manière définitivement brillante dans Level five et Sans soleil, deux films qu’on peut voir en boucle sans se lasser comme on écouterait une musique sublime.


jetée

    Dans Level five il est question d’histoire, celle de l’Île d’Okinawa qui fut sacrifiée durant la seconde guerre mondiale par l’Etat major japonais pour pouvoir sauver le régime impérial…Déjà Napoléon avait manifesté son mépris pour les habitants de cette île car ils  n’éprouvaient pas le besoin de faire la guerre et n’avaient pas d’armes de ce fait…Pour évoquer la tragédie d’Okinawa, Chris Marker invente une femme (l’émouvante Catherine Belkhodja), et un jeu numérique qui donne son nom au titre du film, Level five.  Ecoutons Chris :

« Laura sait que la souffrance n’est pas une aristocratie. Elle dépose la sienne à côté de celle des victimes d’Okinawa comme un de ces bouquets que les parents des enfants noyés jettent à la mer. Et à mon tour, j’imagine qu’il est plus facile au spectateur de se reconnaître dans la souffrance de Laura…Je parie sur cette reconnaissance pour le faire accéder au niveau de compassion qu’elle-même a atteint  en plongeant dans la tragédie d’Okinawa ». Interview de Dolorès Walfish dans The Berkeley Lantern, novembre 1996).

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L'une des rares photos de Chris Marker

 


Film essai, livre d’histoire et partition à plusieurs voix, celle de Laura, celle du mari  imaginaire absent, celle de Chris lui-même, celle de l’ordinateur, celle du cinéaste Oshima Nagisa venu témoigner au sujet de ce sacrifice collectif où 150 000 habitants de l’île ont péri, plusieurs par suicide collectif parce qu’on les a  « conditionné pour ne pas se rendre » (Marker). Terribles images de ces femmes qui se jettent dans le précipice pour sauver l’honneur. Le film s’attarde sur l’une d’elles. Une femme hésite, mais surprend un objectif de caméra dirigé vers  elle…Elle ne peut pas renoncer devant ce regard voyeur, elle ne peut pas perdre la face. La caméra l’a poussée dans le vide. (à suivre).

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Publié dans Histoire du cinéma

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