obscurité oh ma lumière!

Publié le par Drinkel

 

 

« Ce qui  a passé par le cinéma et en a conservé la marque ne peut plus entrer ailleurs ».  Jean-Luc Godard

 

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Gilles Deleuze définissait autrefois l’activité philosophique comme un effort pour inventer de nouveaux concepts, ce qui la différencie de l’activité artistique laquelle a pour fonction de créer des percepts, images et formes qui expriment des sentiments, suscitent des émotions. Jean-Luc Godard fait les deux. C’est un philosophe qui s’exprime avec des sons et des images et manie le langage verbal avec une virtuosité qui donne le vertige. C’est aussi un artiste terriblement vivant et intelligent qui crée des formes, suscite des émotions chez le spectateur pour peu qu’il fasse l’effort de comprendre et d’apprendre. J’en veux pour preuve l’extraordinaire série documentaire intitulée « Histoires (s) du cinéma » que tout véritable cinéphile se doit d’avoir vu dans son intégralité au moins une fois. Si les cinéphiles occidentaux ont eu depuis longtemps la possibilité de voir cette série documentaire à la télévision (sur Canal Plus) ainsi que lors de la projection des deux premiers chapitres à Cannes en 1987, les cinéphiles du sud n’ont de leur côté découvert cette série qu’à la faveur de sa diffusion relativement récente sur Arte et depuis qu’elle a été commercialisée sous forme vidéo.

 

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Je ne reviendrai pas sur la genèse de cette œuvre maîtresse qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Je rappelle simplement que cette série de huit chapitres a été réalisée par Godard à partir d’un ouvrage qu’il avait publié sous le titre Introduction à une véritable histoire du cinéma. Ce livre était né suite à une série de conférences que l’auteur avait données au Conservatoire d’art cinématographique à Montréal en 1978. Ce n’est qu’en 1987 que les deux premiers chapitres de cette série documentaire furent tournés pour le compte de la télévision française, complétés en 1995 par les autres épisodes. L’ensemble fait huit chapitres d’une durée totale de 228 minutes.

Je voudrais livrer dans cet article quelques réflexions sur le premier chapitre intitulé toutes les histoires.

 

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« Toutes les histoires »  est en premier lieu une réflexion sur le pouvoir de Hollywood et du cinéma américain qui a réussi après et grâce à la première guerre mondiale à « ruiner le cinéma français » et durant la seconde guerre à détruire  tout le cinéma européen par l’invention de la télévision. Godard illustre son propos en évoquant la puissance des grands producteurs, tel Irving Thalberg qui parvenait à lui seul imposer cinquante deux films par jour sur les écrans, ou Howard Hugues qui fut producteur et patron de la compagnie aérienne TWA, «... comme si Méliès avait dirigé Gallimard en même temps que la SNCF ». Il obligeait selon Godard, les starlettes de la RKO à faire un tour en Limousine chaque Samedi « à deux kilomètres à l’heure pour ne pas risquer d’abîmer leurs seins en les faisant rebondir ». Mais le pire est que ces monstres ont empêché d’autres films de voir le jour car l’Histoire du cinéma est faite aussi des films qui n’ont pas été faits.

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Mais la grandeur du cinéma est faite de son aptitude à résister. Il en fut ainsi durant l’Occupation. Si la radio avait trahi dès le début, le cinéma tint parole car « même rayé à mort, un rectangle de 35 mm sauve l’honneur de tout le réel ». Et puis les films ont anticipé la tragédie : Lubitsch, Fritz Lang, Chaplin, nous avaient déjà  mis en garde. Et plus tard Rossellini (Rome ville ouverte), Malraux (l’espoir) ont témoigné, car le cinéma ne s’arrête pas à l’événement mais en propose une vision.

 

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 Le propos de Godard est teinté de pessimisme. Le réel pense t-il a fini par se venger du cinéma. Après cinquante ans de fictions, le réel a voulu « de vraies larmes, du vrai sang ». Et la vie n’a jamais donné aux films ce qu’elle leur avait volé. Mais l’Art finit par renaître de ce qui a été brûlé. Picasso a ressuscité Guernica. Le prisonnier de Goya  témoigne à postériori pour ceux qui ont été fusillés dans l’oubli comme ce jeune philosophe, Valentin Veldman exécuté par les nazis en 1943. Gare à l’oubli nous prévient Godard car « l’oubli de l’extermination fait partie de l’extermination ».histoire2

 

Publié dans Histoire du cinéma

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