Cinéma et Droits de l'Homme

Publié le par Dahan Mohamed

La violence mimétique

A propos du film : Algérie(s), la décennie sanglante.

 

 

Algérie (s) la décennie sanglante est l’un des meilleurs documentaires réalisés sur la deuxième guerre d’Algérie (il faut bien appeler cette tragédie par son nom car elle n’a rien à envier à la première, côté massacre d’innocents, les statistiques macabres disent que le conflit a déjà fait plus de deux cent mille morts). Le film a été présenté récemment à Rabat dans le cadre du festival du cinéma des Droits de l’Homme. Des images chocs, comme l’assassinat en direct du Président Boudiaf,  des plans insoutenables de cadavres amoncelés, enfants et  victimes anonymes,  des scènes inattendues comme la crise de colère du Président Bouteflika qui n’en peut plus d’entendre les doléances des familles de disparus lors d’un grand meeting pour l’entente nationale et qui hurle à l’adresse d’une mère : «Mais d’où veux-tu que je les sorte… ».

 La force de ce film signé par un collectif (Malek Bensmaïl, Patrice Barrat et Thierry Leclère) est de donner à voir des événements bruts qui échappent à toute mise en scène parce qu’ils sont le produit d’une histoire chaotique sur laquelle personne n’a prise depuis que le conflit s’est enlisé dans une violence meurtrière. Les réalisateurs  donnent la parole aux protagonistes des deux bords, des personnalités politiques qui ont fait partie des gouvernements successifs, des généraux (Lâamari et Khaled Nezar), des islamistes membres du FIS ou anciens du GIA, des témoins de massacres, des observateurs avisés comme le directeur d’El Watan…Autant d’éléments qui permettent au spectateur de se faire une idée sur ce qui s’est vraiment passé, la responsabilité des uns et des autres dans la terrible tragédie qui a endeuillé la nation algérienne dans la dernière décennie du vingtième siècle…quelques images suffisent pour comprendre l’origine du drame, ces laissés pour compte qu’on voit au début du film tel ce jeûne assis au seuil de son appartement dans un immeuble délabré  qui dit ne pas avoir d’avenir dans un pays qui regorge de richesses naturelles. Et puis il y eût le processus électoral brusquement interrompu, l’Etat d’exception, le ressentiment des islamistes qui se convertit en guerre terroriste laquelle induit une répression aveugle de la part du pouvoir militaire sur fond de calculs sordides et de luttes de clans…C’est le cycle de la violence mimétique décrit par les anthropologues. Le mérite du film est d’avoir évité tout manichéisme et de prendre ses distances avec les clichés qui collent d’habitude à la peau des acteurs du drame algérien. Il n’y a pas de bons et de mauvais, des barbus bêtes et méchants et des militaires sanguinaires. Le spectateur en arrive à oublier les accusations habituelles contre les protagonistes, comme le Général Khaled Nezzar qui fait profession de ne rien y comprendre ou cet islamiste ancien du GIA qui retrouve son commerce d’épices et refuse d’être traité de repenti en forçant le respect de son interlocuteur. Le propos du film en devient presque ambigu en évitant de désigner la responsabilité des uns et des autres. C’est au spectateur de tirer ses propres conclusions semblent nous dire les réalisateurs.

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