Etat d'Exception et état de peur

Publié le par Dahan Mohamed

Cinéma et Droits de l’homme à Rabat

                                               (Première partie)

            Le Conseil Consultatif des Droits de l’Homme a organisé récemment à Rabat une importante manifestation consacrée au thème des Droits de l’homme au cinéma, vaste sujet s’il en est mais toujours d’actualité tant ces pauvres droits sont malmenés de part et d’autre sur cette « belle et horrible terre ». La programmation de ce festival- le premier du genre aux dires des organisateurs- mais je me souviens avoir assisté à une manifestation avec une thématique similaire l’an passé avec un fort tapage médiatique et même un journal édité pour la circonstance, et plus est dans les mêmes salles (Septième art et Théâtre Mohamed v)- peu importe, l’essentiel est que la programmation de la présente édition a comporté des moments forts, notamment la projection de deux documentaires, l’un au sujet de l’évolution politique du Pérou « L’Etat de la peur » de Pamela Yates et Paco Onic  et l’autre sur la situation en Algérie intitulé Algérie (s)  la décennie sanglante de Malek Bensmaïl et Thierry Leclere. Ces deux films traitent en fait d’un sujet identique malgré la différence des contextes géographiques et peuvent tous deux illustrer la thèse bien connue du philosophe italien Grigorio Agamben  au sujet de l’Etat d’exception. Certains Etas, sous prétexte de défendre les libertés menacés par le terrorisme suspendent ces mêmes libertés, et prennent souvent prétexte de la menace terroriste, réelle ou virtuelle, pour aggraver le cycle de la violence. Les mesures qui accompagnent l’Etat d’Exception sont à la frontière du juridique et du politique. Et c’est bien ce qui s’est passé aussi bien au Pérou qu’en Algérie durant les deux dernières décennies.

            Au Pérou d’abord. Pamela Yates et Paco de Onis ont reconstitué les étapes principales qui ont mené au pire massacre perpétré contre des populations civiles en Amérique Latine. La commission Vérité et Réconciliation a révélé en 2001 que plus de 69000 péruviens  sont morts ou furent portés disparus du fait de la violence qui a opposé les guérilleros du Sentier Lumineux aux forces militaires et para militaires depuis le milieu des années quatre vingt. Le film commence avec une brève évocation historique de l’origine lointaine du mal péruvien : Depuis la Conquista, l’Etat dont l’appareil est concentré à Lima aux mains des blancs et des métisses, a marginalisé la composante andine de la population péruvienne qui représente plus de la moitié des habitants du pays. Ces Quechuas  sont pour la plupart des paysans sans terre qui vivent dans des villages misérables ou vont grossir les rangs des déshérités dans les faubourgs de la capitale. Et c’est précisément le terreau où va se développer le Sentier Lumineux, ce mouvement radical d’inspiration maoïste dont le leader Abimael Guzmàn, professeur de philosophie,  prônait la violence armée comme voie pour créer une société plus juste. Collègue de Guzmàn à l’université de Ayacucho dans les années soixante dix, l’anthropologue Carlos Ivan Degregori  donne sa version des faits. C’est son témoignage en voix off qui relie les différentes parties du film. La réponse militaire au soulèvement du Sentier lumineux fut affligeante par l’ignorance du terrain et du milieu social comme le rappelle Carlos Sanchez, un ex officier de la marine péruvienne. L’armée infligea des souffrances inutiles aux paysans innocents qui furent placés entre deux feux, la rébellion et l’armée. C’est en vain que celle-ci distribua des armes aux paysans pour les rallier. Il en résulta un désordre total « et nous ne savions plus si nous étions indépendants, autonomes ou avec l’armée » explique l’un des témoins. L’échec de la guérilla maoïste  en milieu rural poussa Guzman à changer de stratégie et à continuer la lutte armée en milieu urbain dans la perspective de s’emparer de la capitale. Le premier attentat à la voiture piégée eut lieu le 16 juillet 1992 au cœur du quartier chic de Miraflores. L’élite bourgeoise prit conscience du danger que représente désormais le Sentier lumineux et appuya les mesures anti constitutionnelles du Président Fujimori qui avait dissout le Congrès de la République considéré comme un obstacle pour venir à bout de la subversion. L’Etat d’Exception est la conséquence de l’état de peur généralisé. Fujimori et la junte militaire sur laquelle il s’est appuyé usa habilement de cette psychose pour renforcer son pouvoir. C’est l’avènement de la « tyrannie de la peur » qui s’installe au Pérou à partir de 1993. Fujimori instaure la première dictature médiatique en Amérique Latine comme le rappelle Carlos Degredori. La télévision est utilisée habilement pour distiller la peur et renforcer l’image d’un Fujimori sauveur. Celui-ci instaure le « système de corruption le plus sophistiqué de l’histoire de la république » aux dires de Sofia Macher, une militante des droits de l’Homme.

            C’est la vidéo scandale d’un Fujimori chef de bande qui partage le butin en distribuant des liasses de billets de banque à ses acolytes qui mettra fin à cette « tyrannie de la peur ». Devant la pression de la rue et le mouvement de défense des droits de l’Homme Fujimori est obligé de démissionner. Les activistes des droits de l’Homme obtiennent du gouvernement de transition la création d’une « Commission pour la Vérité et la Réconciliation ». Cette commission a commencé le 8 Avril 2002 l’audition des victimes et des témoins de la violence qui a sévi dans le pays andin de 1980 à 2000. Et ce sont ces témoignages dont s’inspire largement State of Fear.

            Ce film montre toute l’importance du cinéma documentaire pour comprendre  l’histoire récente dans un pays du sud, cette « zone des tempêtes » où se déroule le vrai combat pour l’émancipation du genre humain. Construit de manière dialectique le film articule clairement les différentes étapes historiques qui ont plongé le pays dans la nuit de la répression : misère, extrémisme politique, dictature militaire et enfin sursaut de la société civile. Dans la lignée des grands documentaristes (Chris Marker, Joris Ivens…), la cinéaste américaine Pamela Yates et ses collaborateurs (Paco de Onis et Peter Kinoy) ont  réussi en 94 minutes à nous faire partager les souffrances et les espoirs d’un pays et surtout à prendre conscience des risques et des dérives qui menacent partout et toujours les libertés individuelles et collectives. Nous n’avons aucune garantie, écrivait Ernest Bloch, nous n’avons que l’Espoir.

 

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