Entretien inédit avec Sembène Ousmane

Publié le par Dahan Mohamed

En Juillet 1987, Sembène Ousmane était venu à Rabat présenter son film Xala dans le cadre d’une semaine de cinéma Sénégalais, organisée en marge du festival de Rabat que dirigeait à l’époque le cinéaste marocain Hamid Bennani. Jeune critique de cinéma, j’ai profité de la présence du pionnier du cinéma africain pour lui demander un entretien sans trop savoir ce que j’allais en faire. Enregistrée sur une simple cassette magnétique (on n’était pas encore à l’ère numérique) la bande ne pouvait être exploitée à la radio où j’avais une émission hebdomadaire. Elle est donc restée tout ce temps dans mes tiroirs. Je profite aujourd’hui de ce  blog pour publier ces quelques propos de l’un des cinéastes les plus respectés dans le continent africain. D’une voix inimitable, Sembène me parla des trente six métiers qu’il a fait avant de devenir cinéaste, tirailleur dans l’armée française,docker au port de Marseille pendant plusieurs années, militant syndicaliste (CGT), militant de gauche (PCF), écrivain, il a publié plusieurs romans (le Docker noir, les bouts de bois de Dieu), acteur…

     La noire de …et Le mandat sont considérés comme des films fondateurs du cinéma africain.  Son dernier film Mooladé est un hymne à la beauté de la femme africaine et une dénonciation des aspects rétrogrades de la tradition . C’est une œuvre puissante par la conviction qu’elle porte et par sa maîtrise spatiale et chorégraphique.

      J’ai choisi de reproduire quelques extraits de cette entretien où il est question du projet d’un film que Sembène voulait faire au sujet du roi résistant Samouré Touré. A ma connaissance ce film n’a pu se faire pour des raisons que les historiens du cinéma africain devront un jour élucider.

 

 



 

 

 

 

 

Question :  Mr. Sembène Ousmane, qu’avez-vous fait après Xala ?

Sembène : J’ai réalisé deux autres longues métrages (Ceddo et le Camp de Thiaroye). J’écris des livres. Je  fais des recherches sur le prochain film que je vais réaliser. Il m’est difficile de parler de moi.

Question : quel est le sujet de ce film ?

Sembène : L’histoire se passe dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Il s’agit d’un jeune africain qui à vingt ans, apprend qu’un roi noir a capturé sa mère et qu’il veut se l’approprier. Il va d’abord chez son père et lui demande de payer la rançon pour le rachat de sa mère mais celui-ci refuse. Ensuite il va voir le roi et lui propose de le prendre comme esclave en échange de la liberté de sa mère. Il travaille donc pour le service du roi, apprend le métier des armes. Comme il n’est pas très bête et qu’il est un peu intelligent il constitue une petite armée après sa libération. Et comme il a la baraka de sa mère il est dans sa phase ascendante. Il guerroie et unifie les petits royaumes créant un véritable Empire dont la superficie serait la moitié de la Guinée actuelle, une bonne partie du Sénégal, du Mali et de la Haute Volta. Comme c’est aussi une période où la pénétration de l’Islam en Afrique noire il se met à apprendre le Coran à cinquante ans ( pour se faire il suspend ses activités guerrières pendant quatre ans). Il prend le titre d’Imam et réunit le pouvoir spirituel et temporel. Il bouleverse sa société, crée des Ecoles, nomme des cadis. Au moment où il affirme son autorité les français débarquent. De 1880 jusqu’à 1898 il va résister à la pénétration coloniale et fait sa longue marche (4000 kms.). Je voudrais comprendre comment ces africains qui ne disposaient pas des moyens de leurs adversaires ont pu résister pendant une aussi longue période à l’invasion coloniale. C’est aussi ce qui s’est passé en Algérie avec Abdelkader et chez vous avec Abdelkrim…Le Président Abdou Diouf a soutenu le projet. Je suis venu au Maroc pour prendre contact avec les responsables du CCM pour bénéficier d’aide technique, notamment du laboratoire. Ce sera un film pour le cinéma et la télévision (Trois parties de deux heures pour le grand écran et vingt heures d’émission de télé). Je bénéficie déjà de l’aide du C.N.C. français, des télévisions anglaises et allemandes…
 

Question : Est-ce qu’il est facile de faire du cinéma dans les années quatre vingt ?

Sembène : Je pense que pour un créateur c’est la période la plus riche. Toutes les sommes de  contradictions sont là. Cette période de transition est la plus belle. Je ne connais pas la suite. Tout ce que l’Afrique n’a pas pu résoudre pour des raisons multiples pendant sa longue marche durant la nuit coloniale rejaillit maintenant. S’agissant du cinéma il est très difficile de faire des films en raison de leur coût au regard de ce que les hommes politiques appellent la priorité des priorités : l’alimentation, la nourriture des gens, les écoles, les dispensaires et tous les problèmes qui nous assaillent d’un seul coup. Mais je pense que la Culture est tout aussi nécessaire.

Question : il y a beaucoup de handicapés et d’estropiés dans la dernière séquence de Xala.

Sembene : Il y a beaucoup de handicapés de la vie. Ce sont des citoyens comme les autres. Des citoyens à cent pour cent qui votent dans les pays où l’on vote. On parle en leur nom. Ils symbolisent la menace urbaine qui est toute silencieuse. Ils symbolisent la grande misère. La misère morale  ne peut être montrée au cinéma que par cette métaphore de la misère physique. C’est ce que j’ai essayé de montrer et j’ai eu des difficultés à l’époque où j’ai fait ce film avec la censure au Sénégal. Je pense que l’artiste africain n’a pas toujours raison certes, mais ne doit pas non plus être tendre avec son peuple.  C’est mon opinion. Je me suis dit en faisant ce film qu’il fallait exagérer cet aspect de la misère pour que le public soit alerté par cet aspect du continent africain. Quand le public va voir des films commerciaux violents où l’hémoglobine gicle de partout il aime ça. Est ce qu’il ne s’agit pas d’un transfert de sa propre violence par des actes qu’il ne peut pas réaliser ?

Question : Et la musique ?

Sembène : La musique fait partie du film. Il est difficile de traduire une musique. Mais les paroles de la musique font partie intégrale de leurs univers et accompagnent leurs actes. J’espère pouvoir rendre dans mes prochains films la musique de parole par la musique de son. Dans mes deux derniers films la musique n’est pas chantée. J’ai travaillé avec deux musiciens professionnels. Ils ont pu arracher à leurs instruments des sons qui s’expriment peut-être plus dans la pensée, font adhérer davantage le spectateur sans pour autant le convoiter comme certains types de films lorsqu’on montre des scènes de suspense dont la musique est grave, suspendue, qui vous donne des frissons, ou certains films intimistes avec une musique suave pou faire adhérer le spectateur. Je suis à la recherche d’un style. Quand je fais un film, il faut que je voie tout : l’image, la musique, le son. C’est tout un ensemble. La musique fait partie intégrante du film. Mes films passent avec autant de succès au Sénégal. Le mandat, Xala, Emita…En  Europe mes films passent et repassent. On les achète pour les étudier.

Question : Est-ce qu’il y a une continuité dans votre travail. Est-ce que vous faites vos films pour le public ?

Sembène : Mon ambition est toujours d’exprimer les préoccupations des masses en Afrique.

Question : Quelles sont vos relation avec le Pouvoir politique dans votre pays ?

Sembène : J’ai toujours des difficultés avec le pouvoir. On ne peut pas être laudateur du pouvoir. Chaque pays a ses contradictions. Au Sénégal nous assumons ces contradictions en cherchant à sauvegarder l’esprit démocratique et la tolérance. Quand nous faisons des films au Sénégal le pouvoir n’a rien à voir là dedans.

Question : Y a-t-il une censure au Sénégal ?

Sembène : à priori non. Il y a une commission de contrôle, qui relève de l’Etat. Mais elle ne peut pas empêcher qu’un film soit projeté ailleurs.

Question : Qu’est-ce que la culture pour vous ?

Sembène : La culture c’est ce que le peuple secrète. Ce n’est jamais le gouvernement qui crée  la culture. Le meilleur gouvernement si ça existe ne peut donner que des structures pour la  circulation et l’accueil des œuvres. C’est le peuple qui dans la vie quotidienne, en société, crée la culture. L’artiste ne fait que traduire cette création sociale en une matière spirituelle. Le pouvoir ne fait pas de films. C’est l’artiste qui pour de multiples raisons traduit ce que le peuple vit. Le cri c’est un cri populaire quand c’est bien fait….

Question : Où l’artiste cherche t-il son inspiration ?

Sembène : Dans son substrat culturel s’il en a. La culture c’est difficile à définir. Le substrat culturel est dans le vécu de l’artiste, dans sa langue, son entourage, la société où il vit.

      Nous sommes très influençés  par l’ Europe. La plupart des cadres de l’Afrique subsaharienne ont été formés dans les capitales européennes (Londres, Paris, Moscou). En ce qui concerne l’Afrique francophone la plupart des artistes s’expriment dans la langue française. Ils subissent l’influence de cette langue.

 

 

 

 

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