Les lumières de Marrakech

Publié le par Dahan Mohamed

                                   

Le festival international du film de Marrakech vient de se terminer. Programme riche, avec  quinze films en compétition, une importante rétrospective du cinéma coréen (l’un des plus dynamiques au monde), un jury prestigieux avec à sa tête le grand Kioristami et des stars comme Fanny Ardant et Marisa Paredes... Trois master class animés par des cinéastes aussi importants que Emir Kusturica, Jan Jarmush et Alfonso Cuaron. Du beau monde, de bons films et une ville « qui vous empêche de vous jeter du cinquantième étage » comme dirait Goytisolo, le grand écrivain catalan qui a choisi de vivre entre l’Espagne et Marrakech. Bref je n’ai pas résisté à la tentation de me rendre dans la ville ocre, sûr d’y rencontrer quelques amis et complices comme le producteur Ody Roos habitué des festivals marocains ou Noureddine Saïl dont j’ai évoqué dans ce blog l’action inlassable au service du septième Art au Maroc et ailleurs.2650400wxx270xx0

Je n’ai pas tenu un journal du festival car les films ont besoin d’un « retard nécessaire » pour s’amalgamer à nos rêves, modeler nos désirs et révéler à nos yeux leur mystère ou leur médiocrité. Je commencerai tout de go par la première vraie rencontre, La femme sans piano de Javier Rebollo, une œuvre surprenante par son minimalisme, par son atmosphère familière et inquiétante à la fois, par le regard juste et tellement expressif de cette femme d’âge moyen installée dans le confort familial  à qui le fils aîné reproche de lui téléphoner  trop fréquemment pour avoir de ses nouvelles…woman without piano 01 Rosa prend conscience à l’occasion d’une fugue qui dure une nuit, de l’absurdité et de la médiocrité d’une existence sans surprise, où l’amour se transforme en devoir, où les mêmes gestes, les mêmes rites rythment le quotidien et condamnent les individus à s’installer dans une sorte de « mort chronique ». Non que la vie dehors soit  palpitante, Rosa au contraire découvre qu’elle est tissée de mille interdits dans une Espagne hyper-contrôlée et disciplinée. Fumer une cigarette dans une salle d’attente est un grave manquement au civisme, demander l’horaire du prochain bus vous expose au refus de l’agent qui vous oblige à aller voir ailleurs, juste le temps pour afficher CERRADO à son guichet…Ceux que le sommeil gagne dans les salles d’attente sont brutalement réveillés par un agent qui tient en laisse un chien policier renifleur et menaçant.  La ville  est pleine de surprises la nuit, et donne lieu à des situations cocasses. Empêchée de fumer dans la salle d’attente d’une gare Rosa sort dehors et partage le même coin de trottoir avec une prostituée. Un automobiliste s’arrête et propose de les embarquer toutes les deux…Quelquefois les rencontres sont moins drôles : une bande de voyous prend Rosa à partie en proférant des insultes en dialectal marocain…Rosa continue sa ballade dans les rues vides de Madrid, traînant sa valise, à l’affût de quelque chose qu’elle même ne semble pas connaître. Le rencontre fortuite d’un polonais, mi sage mi fou, va donner sens à cette étrange nuit où Rosa a failli connaître le vrai amour.gal25085

On a évoqué Fellini et Jacques Tati au sujet de ce film  (le second du réalisateur Javier Rebollo). Le film qui n’a pas été primé à Marrakech a reçu plusieurs distinctions notamment au dernier festival de San Sébastien (concha de plata) et au festival de Los Angeles. Il faut saluer en particulier l’interprétation magistrale de Carmen Machi plus connue à la télévision. Elle parvient à exprimer par son regard et son visage les sentiments les plus contrastés qui vont de l’ironie à la rage impuissante devant le monde qui nous est fait. C’est le mot retenue qui semble le mieux résumer son attitude devant l’absurdité et la bêtise environnante. Un charme étrange émane de sa silhouette traversant la nuit madrilène, une grosse valise à la main et des talons qui font résonner le pavé. De son côté, l’acteur tchéque Jan Budar (qui est aussi compositeur et scénariste) donne une épaisseur réelle au personnage de ce polonais amnésique (ou qui feint de l’être) dont la lucidité et le charme psychotique finissent par conquérir le cœur de Rosa. Mais la romance se termine à l’aéroport quand des policiers polonais en civil viennent arrêter l’homme pour un délit financier dans son pays. Rosa est rattrapée par le réel et se retrouve à nouveau faisant face aux obligations domestiques.

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