Voyage au bout de la nuit...

Publié le par Drinkel

 

tokyo

 

Les meilleures rencontres sont celles qu’on fait par hasard comme celle, la nuit dernière quand à la faveur d’une insomnie due à l’excès d’iode (je m’étais baigné l’après-midi dans l’océan glacial) j’ai mis le premier DVD à portée de main dans le lecteur de DVD. Et soudain la lumière fut…C’était le film de Wim Wenders Tokyo ga.  On sait l’admiration de Wenders pour Yasujiro Ozu en qui il reconnaît une sorte de maître et d’alter égo. Et c’est dans le but de retrouver des traces du grand cinéaste mort en 1963 après avoir réalisé  cinquante quatre films que Wenders effectua ce voyage muni d’une caméra légère et accompagné de son seul cameramen Ed Lachman…Le cinéaste trouvera ainsi sa liberté de mouvement  en réduisant l’équipe au minimum d’autant plus qu’il s’agisait d’une sorte de « journal de voyage » où le réalisateur notait au fur et à mesure qu'il se déplaçait ses impressions et ses découvertes. Déjà dans l’avion qui l’emmenait  à Tokyo, Wenders affirme ses intentions : Filmer sans rien prouver, seulement regarder. Autrement dit saisir la vérité des êtres, obtenir des images « transparentes » comme le dira Werner Herzog  lors d’une rencontre au sommet de la tour de Tokyo, rencontre inattendue pour le spectateur et d’autant plus intéressante  qu’il y sera  question de la nature des images  dans le monde d’aujourd’hui. A cette époque Werner Herzog se rendait en Australie pour y tourner "Lepays oùrêvent les fourmis vertes" et il avait fait escale à Tokypour quelques jours.

Tokyo ga est donc  un voyage de cinéphile. Les cinéastes allemands des années soixante dix et quatre vingt étaient  coutumiers de ces quêtes artistiques et spirituelles. On se souvient de la longue marche de Werner Herzog durant l’hiver 74, quand il fit le trajet  Munich - Paris  à pied pour se rendre  au chevet de Lotte Eisner, historienne du cinéma allemand.

 

 acteur

  L'acteur Chisu Ryu qui a  interprété le rôle principal dans la plupart des films d'Ozu.

 

C’est le même esprit qui anime Wenders  qui est allé en compagnie de l’acteur Chishu Ryu se recueillir ici sur la tombe d’Ozu.  Le même Wenders avait filmé on s’en souvient Nicolas Ray alors atteint d’un cancer dans Nick’s movie…

Tokyo ga est une leçon de cinéma où on apprend comment Ozu dirigeait ses acteurs et filmait ses plans avec un soin méticuleux. L’acteur Chisu Ryu raconte comment le grand cinéaste tournait plus de vingt fois la même scène avant de se décider pour  la bonne prise. De même Yuharu Atsuta qui fut assistant et cameramen pendant plus de vingt ans sur les films d’Ozu raconte comment celui-ci intervenait personnellement dans la prise d’images. Il tournait toujours avec une caméra fixe, se refusant toute facilité (pas de travelling ni de panoramiques) et obligeait souvent le chef opérateur à filmer à ras le sol ou élever légèrement la caméra pour obtenir des plans rapprochés. Ozu avait conçu lui-même à cet effet un trépied bas qui lui permettait d’obtenir des plans fixes du niveau de quelqu’un assis sur le sol. De même qu’on apprend qu’Ozu n’aimait pas les tournages en extérieurs à cause du dérangement et des difficultés à se concentrer sur son travail à l’exception toutefois des scènes qu’il devait tourner dans les trains car la simulation du mouvement en studio ne donnait pas de bons résultats. On voit tout l’intérêt du film de Wenders pour les étudiants en cinéma, où pour une fois le cours se déroule à l'écran par le  témoignage de ceux-là même qui ont travaillé sur les films d’Ozu.

 

chris-marker

Chris Marker 

 

Wenders fait d’autres rencontres intéressantes à Tokyo comme celle de Chris Marker  dans un bar qui porte le nom de La jetée (film culte) de  ce dernier. Chris  qui refusait de se faire photographier accepta cependant de se laisser filmer en nous donnant à voir seulement une partie de son visage alors qu'il était attablé…On connaît l’intérêt de Marker pour la culture japonaise et les chefs d’œuvre semi documentaires qu’il a réalisé sur le Japon, Sans soleil  et Level five.


0h12j3 -copie-1

Le voyage  de Wenders n’est donc pas un banal voyage touristique même si Tokyo et ses habitants sont présents dans le film dès le début. C’est un voyage de reconnaissance comme le dit Wenders lui-même, qui sans avoir jamais mis les pieds à Tokyo auparavant avait cependant un sentiment de déjà vu et connu. C’est toute la force de la culture qui nous fait connaître bien avant de les approcher les lieux et les civilisations lointaines. On peut être parisien sans avoir jamais mis les pieds à Paris ou berlinois ou new-yorkais  par le miracle des œuvres culturelles et artistiques, car elles-ci renferment l’âme des peuples et des nations et une fois sur place on n’a aucun mal à la reconnaître.

 

tokyo-story-2-420x280

 

Commenter cet article