Une lettre cinématographique

Publié le par Drinkel

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Letter to Elia est un hommage cinématographique rendu par Marty Scorsese à son maître a et père artistique, Elia Kazan. Il est rare qu’un cinéaste de la notoriété de Scorsese fasse preuve d’une telle modestie et attribue ses propres mérites à l’influence d’un autre cinéaste, fût-il de la trempe d’Elia  Kazan. Avec des accents de sincérité et une voix poignante qui vous fait aimer davantage la langue de Shakespeare, Scorsese évoque sa découverte de l’univers cinématographique de Kazan dans les années cinquante, la fascination qu’il ressentit après avoir vu On the Waterfront  et East of Eden dans une salle de son quartier sur la deuxième avenue à New-York. Il retrouvait dans le premier Sur les quais, des personnages, des gestes, des parlers qui lui étaient familiers et constatait qu’on pouvait raconter des histoires à partir du réel vécu. Quand à l’Est d’Eden il y retrouvait ses propres conflits de famille, le rapport difficile avec son frère aîné, les émotions qui s’enchaînaient, tout ce que le jeune Marty était incapable  d’articuler tout seul à 12 ans et que le film exprimait pour lui. Et cela était d’autant plus fort que l’identification se faisait naturellement grâce au jeu brillant et sincère de James Dean. Plus je voyais le film dit Scorsese, plus je voyais l’artiste derrière la caméra.

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Scorsese a composé cette lettre cinématographique en suivant le fil de la biographie artistique d’Elia Kazan. Il s’attarde longuement sur le film América, América , œuvre autobiographique qui raconte le destin des oncles grecs anatoliens de Kazan,  la traversée de l’Atlantique de ses parents pour se rendre en Amérqiue (Elia avait quatre ans), les traits de caractère que le cinéaste a hérité de son milieu, ce « sourire anatolien » qui le protège contre l’échec, le rejet et l’adversité et lui donne de la ténacité pour résister aux épreuves et parvenir au but coûte que coûte. Scorsese retrouve une similitude avec le destin de sa propre famille émigrée d’Italie et les épreuves que ses parents ont subi pour s’adapter à un environnement nouveau et hostile. Ensuite le film raconte les débuts artistiques de Kazan, son désir de faire partie du monde du spectacle à un moment où il n y avait ni télévision, ni aide pour les jeunes venus d’ailleurs. C’est en faisant partie du Groupe de théâtre que le jeune Elia attira l’attention sur ses aptitudes au travail artistique. Il devient d’abord acteur avant de passer à la mise en scène théâtrale avec deux pièces du répertoire : La mort d’un commis voyageur  et  Tramway nommé désir. Ensuite la Fox lui ouvre les portes d’Hollywood où il va réaliser A tree groves in Brooklyn, Boomerang et Panic on the street. Scorsese commente l’apport de ces films sur le plan cinématographique et ce que lui en a retenu en tant que cinéaste. Par exemple comment Kazan a inventé le docu drama style en s’inspirant du néoréalisme italien dans son film Boomerang, comment il a exploré les possibilités de l’image qui doit être expressive en elle-même sans être basée sur le dialogue (Panic on the street). Peu à peu la notoriété de Kazan s’est affirmée en tant que metteur en scène de théâtre (Brodway) et réalisateur de cinéma à Hollywood  et co-fondateur de l’Actor Studio. A la fin des années quarante il était au sommet de sa carrière.

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Mais la malédiction attendait Kazan au tournant des années cinquante. Scorsese évoque évidemment le fameux épisode de la « chasse aux Sorcières » quand la commission de lutte contre les activités anti américaines présidée par l’abominable sénateur McCarthy obligea Kazan à donner les noms de huit de ses amis affiliés au parti communiste et membres du Group theater parmi lesquels Joseph Losey, obligé suite à cette dénonciation d’interrompre sa brillante carrière et s’exiler à Londres. Sans prendre la défense de Kazan, Scorsese donne la parole au cinéaste qui affirme que cet épisode avait marqué profondément le reste de sa vie, et qu’à l’époque il n’avait pas d’alternative.Either way you go you lose ! Selon Scorsese c’est la déclaration envoyée par Kazan au New York Times pour expliquer sa position qui a fait qu’il soit resté dans les mémoires alors que d’autres artistes qui ont dénoncé leurs collègues ont été oubliés. Cet épisode a pendant longtemps condamné Kazan à une mise en quarantaine et il fut traité comme un paria. Ce n’est qu’en 1999 qu’il fut réhabilité quand il reçut l’Oscar pour l’ensemble de son œuvre, et c’est Scorsese  et l’acteur De Niro qui le lui ont décerné. Et c’est avec émotion que Scorsese reconnait sa dette à Kazan, « qui m’a donné le désir et la confiance pour faire mon premier film ». Scorsese raconte comment, lorsqu’ il était étudiant en cinéma à l’Université de New York, Kazan était le seul parmi les grands réalisateurs à venir parler avec les étudiants et leur donner conseil. Scorsese se souvient comment, à la question d’un étudiant qui lui demandait par quoi il commencerait s’il devait recommencer sa carrière, Kazan aurait répondu : par la salle de montage !

Avec un accent pathétique, Scorsese clôt cette lettre par les propos suivants :

Ça devait rester entre les films et moi, et la seule façon pour moi de te dire à quel point tu as été important, c’était de faire des films. ».

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