Un film politique d'Olivier Assayas.

Publié le par Drinkel

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Le cinéma n’est jamais aussi passionnant que lorsqu’il touche  à l’histoire avec petite ou grande H, en particulier l’histoire récente liée à l’actualité vécue. Même les films les moins objectifs dans leur manière d’évoquer le passé récent ont le mérite de susciter le débat, d’attirer l’attention des jeunes générations et de les renseigner sur des événements importants de l’Histoire contemporaine. C’est le cas du dernier film d’Olivier Assayas, inspiré du vécu de Vladimir Illich Ramirez, dit Carlos, ce vénézuélien considéré par les uns comme un terroriste,  par d’autres comme un militant révolutionnaire anti impérialiste. Olivier Assayas est connu pour avoir fait des films très sensibles sur les problèmes de la jeunesse contemporaine et pour avoir été un bon critique aux Cahiers au début des années quatre vingt. Je me souviens encore d’un beau texte qu’il avait écrit sur Ludwig, le dernier film de Visconti. Plus tard j’ai eu la chance de m’entretenir avec lui au sujet de son premier film Désordre qu’il venait présenter au festival de Rabat en 1987 (avec Anne Gisèle-Glass). J’étais alors à mille lieues d’imaginer que cet esthète féru de Bergman et Visconti s’attaquerait un jour à un sujet aussi ouvertement politique, j’allais dire dangereusement politique, puisque les faits relatés dans le film concernent des protagonistes dont certains sont encore vivants, à commencer par Carlos lui-même qui purge une peine à perpétuité pour avoir tué deux agents de contre espionnage et un militant transformé en indicateur dans un appartement rue Toullier à Paris en 1975. Le problème avec ce genre de film c’est qu’on est obligé de prendre partie, de se positionner politiquement. On ne peut pas tricher avec l’Histoire. Et ce qui devait arriver arriva. Carlos derrière les barreaux parle de « travestissement da la vérité historique», d’ « atteinte à son image et à sa présomption d’innocence ». Anis Naccache, militant libanais qui a participé à l’opération de séquestration des ministres de l’OPEP à Vienne en 1975 déclare que le film est truffé de mensonges, qu’il n’a jamais rencontré Ouadie Haddad le responsable des opérations extérieures du FPLP, qu’il n’a jamais été à Aden comme le prétend le film, et relève à la suite de Carlos soixante douze contre vérités dans le film !

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La révolution numérique a ceci de passionnant qu’elle nous transforme en témoin privilégié des événements. La même semaine où j’ai vu le film d’Assayas, j’ai suivi par hasard une émission sur Al-Jazeera où le célèbre présentateur Ghassan Ben Jeddou  avait invité Anis Naccache, militant du FPLP et compagnon de Carlos ainsi que Salah Salah, responsable du FPLP et membre du Conseil National Palestinien. Olivier Assayas qui était invité pour présenter son film au cinéma Empire à Beyrouth et participer à l’émission s’était désisté. L’image que les invités ont donnée de Carlos est en tout point opposée à celle que suggère le film. Carlos ne serait pas le terroriste qu’on prétend mais un militant internationaliste dévoué à la cause des opprimés en général et à la révolution arabe en particulier. Les actions menées par le FPLP étaient nécessaires pour faire connaître la cause palestinienne en Occident, y compris la prise d’otages de Vienne. Carlos n’est qu’un militant parmi beaucoup d’autres, venus des quatre coins du globe pour participer à la lutte du peuple palestinien. On apprend aussi que Hassan Torabi, premier ministre Du Soudan  avait refusé de remettre Carlos aux autorités françaises et avait  fini par obtempérer quand on lui a présenté la preuve des assassinats commis par Carlos à Paris. Carlos aurait été victime d’un complot arabo-impérialiste. L’erreur d’Assayas selon Anis Naccache (corroborée par les déclarations de Carlos depuis sa prison) est qu’il n’a pas associé les témoins des événements à  l’écriture du scénario, du moins à donner leurs point de vue.

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Cela n’a pas empêché Assayas de réaliser une œuvre haletante où le spectateur est happé par le déroulement de l’histoire comme dans un thriller à rebondissement. Il y a incontestablement une maîtrise de la mise en scène et de la direction d’acteurs et un sens du rythme qui font que le spectateur ne s’ennuie jamais. L’acteur, Edgar Ramirez, qui a interprété le rôle de Carlos est lui-même d’origine vénézuélienne et serait même un parent de ce dernier. Ce qui aurait semble t-il poussé Carlos à lui envoyer une lettre pour le dissuader de participer au film.

Ce qui gène dans le film c’est le partis pris du réalisateur qui épouse la version officielle à peine voilée,  d’un Carlos sanguinaire, machiste et dissolu, impulsif et imbu de lui-même, au service des dictateurs arabes et avide de femmes et d’argent. L’action contre les ministres de l’OPEP serait une commande de Saddam qui aurait eu besoin d’augmenter le prix du pétrole pour exterminer les kurdes et livrer la guerre à l’Iran. De même, les militants arabes sont souvent présentés comme des tyrans (Wadie Haddad) ou de vils indicateurs (André). Les femmes quant à elles sont confinées dans le statut d’objets succombant au pouvoir de séduction d’un Carlos libertin. Autant de poncifs qui finissent par nuire à ce projet  ambitieux, qui rappelons le a été une commande de Films en Stock et a bénéficié d’un budget confortable (quatorze millions d’euros) et a donné lieu à un triptyque de cinq heures trente. Le scénario a été écrit en collaboration avec le journaliste Stephen Smith.

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