Le cri de la pierre....

Publié le par Drinkel

            film.jpeg


Un bonheur ne vient jamais seul. Après la redécouverte des films de Chris Marker et Théo Angelopulos, j’ai eu le bonheur de voir cette semaine le beau film de Manoel de Oliveira Voyage au début  du monde (1996), qui a donné à Marcello Mastorianni son ultime rôle au cinéma puisque le grand acteur est décédé peu après le tournage du film en décembre 1996…Je voudrais insister d’emblée sur le caractère universel de ce film qui traite de manière extraordinairement simple la question du déracinement…N’importe quel paysan du Rif ou de Kabylie s’y retrouverait , n’importe quel émigré de la seconde ou troisième génération s’identifierait avec le personnage d’Afonso, jeune acteur français d’origine portugaise revenu sur les traces de son père…Un spectateur marocain  s’y reconnaîtrait comme dans un miroir. J’ai retrouvé dans ce film la lumière de mon village (après tout le Portugal est à un jet de pierre et la même lumière atlantique baigne depuis toujours cette  région du monde). Les murs de pierre des maisons rurales, l’ail, les oignons  et les piments rouges, les poutres en bois  qui maintiennent les plafonds…Les campagnes portugaises ressemblent à s’y méprendre aux campagnes marocaines dans l’Algrave (le Rharb de chez nous et dans la vallée du Tage ou celle du Douro, le fleuve d’or).


L-Etrange-affaire-Angelica---Tournage


Tous ceux qui ont aimé voyager au Portugal seront ravis de suivre l’itinéraire de Manoel, un vieux cinéaste revenu sur les lieux de sa jeunesse, avec un groupe de personnages plus jeunes : Judith (son actrice), Afonso, un acteur venu participer à un tournage de film luso français, et un traducteur bien renseigné sur la culture et l’histoire de son pays, le Portugal. Film nostalgique, un tantinet amer sur le temps qui passe… Paradis, parce que perdu moi qui suis sans lumière à jamais. Un Mastroianni vieux et lucide qui ne renonce pas pour autant. Pathétique quand on sait qu’il mourra à la fin du film.


oliveira


      Ce voyage dans l’espace est surtout un voyage dans le temps, et le passé du Portugal. Et c’est là que le film touche à l’universel. C’est l’histoire de tous les  émigrés, celle de Manuel parti à seize ans parce qu’il voulait percer le secret des montagnes, voir au-delà et trouver un monde meilleur. Au lieu de quoi, il a trouvé la guerre civile en Espagne et s’est fait prisonnier. Il a fallu que la famille vende une vache pour le libérer. Ensuite il a traversé les Pyrénées et vécu d’expédients avant d’ouvrir un garage et fonder un foyer. Il est devenu français et ses enfants n’apprendront jamais le portugais…


oliveira 01

Le cinéaste Manoel de Oliveira


D’ailleurs  l’un des moments forts du film c’est quand Afonso arrive chez sa tante dans un village près de Porto et que celle-ci se montre réticente devant le jeune visiteur parce qu’elle ne comprend pas que son présumé neveu « ne parle pas le langage de chez nous ». Il semble que l’histoire du  film ait été inspirée à Manoel de Oliveira par un fait réel puisque l’acteur Afonso a bel et bien existé, et qu’il ait profité d’un tournage au Portugal pour découvrir la famille de son père et les terres où il est né. L’évocation par la tante et son mari, du passé douloureux de cette région où les hommes ont été enrôlés de force dans l’armée, d’abord pour participer aux deux grandes guerres mondiales ensuite dans les colonies en Afrique, est un moment fort du film. Et on comprend le sens du titre du film. La campagne est désertée et la terre revient à l’état de nature, le début du monde. Comment ne pas penser après avoir vu ce film  aux campagnes d’ici, toutes ces montagnes désertées et vidées de leur substance humaine, par l’émigration et l’exode rural. Le film de Manoel d’Oliveira est « un cri de la pierre » pour reprendre le titre d’un film algérien (celui du cinéaste constantinois Abderrahmane Bouguermouh à qui je souhaite un prompt rétablissement).

       Un dernier point : Voyage au début du monde est un ravissement pour les yeux. On reconnaît un grand cinéaste par le choix du chef opérateur, et là franchement chapeau pour Renato Berta…Il vous donne envie d’aller siroter un verre de porto au bord du Tajo, c’est si proche…

OLIVEIRAAFFI-copie-1

Commenter cet article