Souvenirs d'un animateur de ciné-club (trois)...

Publié le par Drinkel

       Toute mémoire amoureuse emporte ses madeleines, celle d’un cinéphile est une longue suite de titres et d’images. A vingt ans la pellicule argentique, la vraie, avait à nos yeux l’éclat et les couleurs de l’espoir, comme la beauté d’Anna Karina dans Pierrot le fou, ou la légèreté de Jeanne Moreau dans Jules et Jim…Le vent des Aurès nous renvoyait l’image de nos montagnes qui se ressemblent d’un côté à l’autre du Maghreb. Du Rif aux Aurès même combat. Lakhdar Hamina nous invitait à regarder l’histoire dans le blanc des yeux. Et la mère dans son haïk blanc avec  son offrande (une poule) et son regard devant les barbelés étaient le prototype de toutes les mères endeuillées et nous rappelait des tragédies récentes et celles à venir…De l’Est un vent frais, celui de la liberté soufflait depuis Prague, bien avant les perestroïka douteuses…Dubcek valait bien Gorbatchev, et le socialisme à visage humain valait mieux que les mafia russes d’aujourd’hui. Quand l’imagination prend  le pouvoir, ça donne Ivan Passer (Eclairage intime), Véra Chtylova ( Les petites Marguerites), Milos Forman (Les Amours d’une blonde), Karel Zeman (Chroniques d’un fou, Le Baron de Crac). J’avais découvert le Printemps de Prague avant de lire Kundera et me sentais un peu tchèque dans le Maroc d’Oufkir…

     L’année 74 fut maghrébine ai-je dit. J’avais été mandaté par le Bureau Fédéral pour effectuer un voyage à Tunis et Alger pour m’enquérir des préparatifs de la rencontre de Juillet dont j’ai parlé dans mon précédent article. J’ai découvert Alger sous la pluie. Ma première vraie rencontre, l’Ambassadeur du Chili devenu réfugié politique. Un homme courtois qui ressemble à s’y méprendre à Neruda. Alger était alors la Mecque des révolutionnaires et des exilés de tout bord. Le 11Septembre 73 était dans toutes les mémoires. Il fallait faire quelques chose pour les frères chiliens, dénoncer l’ignoble ignominie, faire connaître par nos maigres moyens la réalité des massacres à Santiago, le complot d’El murcuro et des camionneurs fascistes…J’ai passé ma première nuit dans l’appartement  qu’une coopérante  en vacances avait mis à la disposition de la FACC (fédération algérienne des ciné-clubs) dans la rue Didouch Mourad, non loin du tunnel des facultés. Je me serais cru dans un roman de Camus ou un film de Pentecorvo. De vieux disques avec un phonographe d’époque et la voix de Ferrat chantant la Commune. Il y a cent ans, c’était la commune, des ouvriers et artisans…Des portraits de Camus, Brassens, Gérard Philippe accrochés aux murs. Sur la table de nuit La question d’Henri Alleg que j’ai lu d’un trait toute une partie de la nuit. Décidément Alger me parlait. Le lendemain un fils de Chahid me fit visiter la Casbah d’Alger et les lieux relatés par Henri Alleg…La ville n’avait pas cicatrisé toutes les blessures d’une décennie toute proche… On n’oublie pas un million de morts en si peu de temps. On savait pas à l’époque qu’il y avait la somme et le reste…

   Cet hiver là, il avait beaucoup plus en Algérie et Tizi Ouzou était sous les flots. Boumedienne en profita pour lancer la Révolution agraire. Je fus convié par mon hôte, Abelhakim Meziani, Président de la FACC, à un meeting au cinéma Atlas au cœur de Bab el Oued, un haut lieu de la Résistance…L’histoire me faisait encore un clin d’œil. Invité d’honneur : le Général Giap en personne et toute une délégation du parti communiste vietnamien dont Phan Van Dong. J’étais en face, à une empoignade, de l’homme qui a bravé la plus grande puissance militaire des temps modernes et sorti vainqueur d’un conflit qui a mobilisé la planète entière. Je voulais être sûr que je ne regardais pas un film, même si j’étais dans une salle de cinéma. A côté, un Boumedienne sarcastique qui vantait les accords de l’OPEP (on était en pleine crise pétrolière) et de l’impérialisme aux abois parce qu’on a touché « à la chkara » (c’étaient les mots qu’il avait prononcés). Un peu plus loin un homme à la moustache élégante et au visage à la Delon, le ministre des affaires étrangères de l’époque, Abdelaziz Bouteflika…Et dans la salle la jeunesse du parti qui reprenait en chœur le slogan de la Révolution agraire…

            Décidément, on ne sait jamais où on va quand on entre au cinéma. C’est un peu comme dans La rose pourpre du Caire où l’héroïne de Woody Allen, Mia Farrow est entraîné par l’acteur Tom Baxter qui sort de l’écran et s’empare d’elle. Elle devient à son insu personnage du film….

 

Commenter cet article