Souvenirs d'un animateur de ciné-club...

Publié le par Drinkel

           web-complices-tatouage 

Voici un article sur mes débuts en tant qu’animateur de ciné-club…Je l’avais publié sous le titre Souvenirs d’un animateur  dans la revue Etudes cinématographiques, de la Fédération marocaine des ciné-clubs, qui n’existe plus…Je le publie dans ce blog en témoignage d’une époque révolue, et peut-être aussi pour informer les jeunes lecteurs (et les moins jeunes) sur l’origine de la cinéphilie au Maroc.


web beau-serge

            Parler du cinéma, du ciné-club, c’est évoquer une longue histoire d’amour. Cela se passait vers la fin des années soixante. Je fréquentais comme beaucoup de jeunes lycéens de mon âge le Cercle Culturel de Meknés qui organisait entre autres activités des séances de cinéma. Un soir, ( c’était la séance du lundi où il y avait surtout des adultes, les nombreux coopérants français et quelques professeurs marocains)  on projeta Zazie dans le métro, une adaptation du roman de Queneau par Louis Malle. Je suis resté jusqu’à la fin de la projection  et assistais au débat malgré l’heure tardive. Ce fut le coup de foudre. Le lendemain je m’inscrivis au Club d’Initiation Cinématographique  ou Antonio Rosado, un jeune professeur espagnol et cinéphile passionné nous initia aux rudiments de la « grammaire cinématographique ».  Désormais le monde aura un sens : tout dépend de l’angle de prise de vue. Nous découvrîmes émerveillés l’histoire du septième Art, depuis les frères Lumière jusqu’à la Nouvelle Vague en passant par Griffith, Eisenstein, Bunuel et Renoir. Des noms qui ne figuraient point dans nos pâles manuels scolaires. Il nous arrivait de confondre des anglicismes pas encore familiers à nos jeunes oreilles comme travelling ou zoom, mais cela ne nous empêchait guère d’applaudir avec enthousiasme les marins du Cuirassé Potemkine ou d’être émus par la « voix de bronze » de Maria Casarès déclamant des verres d’Eluard. Guernica, l’innocence aura raison du crime…

Ingmar-Bergman

Bergman

            Remarqué pour mon enthousiasme durant les débats, j’eus droit à une carte d’adhésion au ciné-club de la ville, le vrai, celui de l’Empire pour me préparer à faire de l’animation au Cercle. Ce n’était plus du seize mm avec le ronronnement du projecteur et l’interruption pour lancer la deuxième bobine mais une vraie salle avec un écran immense et des fauteuils confortables, et la voix de l’animateur qui nous parle en micro depuis la cabine de projection. Ce soir là c’était Miracle en Alabama d’Arthur Penn qui raconte l’histoire d’une fille de douze ans, sourde, muette et aveugle, qui finit par comprendre le secret du langage grâce à une institutrice passionnée par son cas. Je découvrais en même temps que la petite Helen (la future Helen Keller) la puissance d’envoûtement du cinéma et la beauté incomparable du noir et blanc sur un écran magique.


andre-bazin

André Bazin

   Grâce aux séances du ciné-club et du cercle  je pouvais consommer des images à satiété et même doubler la dose. Promu animateur j’assistais aux deux séances hebdomadaires de l’Empire (mardi et mercredi) et celles du Cercle (lundi et vendredi). Mes idoles : Louis Jouvet, Gérard Philippe, Belmondo (celui de Pierrot le fou), Jeanne Moreau (celle de Jules et Jim et La mariée était habillée en noir), la bouleversante Anouk Aimée dans Un soir, un train…Michel Simon, Marie José Nat, Emmanuelle riva, Humphrey Bogart et j’en passe, sans oublier ceux qui nous venaient de l’Est, nous étions en plein printemps de Prague et les noms d’Ivan passer et Milos Forman nous étaient familiers, tout comme les héros de Wajda (Cybulski dans Cendres et diamants) et les protagonistes des dix mille soleils du cinéma hongrois….

jorge-sanjines

    Puis ce fut le stage de formation d’animateurs organisé par la F.M.C.C. à Meknés. Ce fut mon vrai baptême du feu. Des animateurs venus des quatre coins du pays et même de plus loin (Tunisie, France, Hongrie…) se réunissaient nuit et jour, durant une bonne semaine autour d’un seul objet de culte : le cinéma, avec la bénédiction du chef du Cambrinus qui veillait à ce qu’on ne manquât de rien, et surtout qu’il y ait assez de bon vin rouge (Meknés est réputée pour la qualité de ses vignobles). L’image cristallisait tous nos désirs. C’était l’époque du vrai cinéma, celui d’Antonioni, Godard, Visconti, Glauber Rocha, Truffaut et Chahine…Guy Hennebelle arriva de France, prophète du cinéma militant, ami de Rouch, Marker et Sanjines, prescrivant infailliblement les critères de vérité filmique. Quelques futurs ténors de la critique et du journalisme français, Alain Bergala qui enseignait le français à Marrakech, Ignacio Ramonet qui deviendra plus tard le directeur du Monde diplomatique et qui enseignait à cette époque l’espagnol à Rabat…

Alain-Bergala

Alain Bergala

   Nous écoutions fascinés ces critiques doublés de tribuns. Guy Henneblle appliquait sa grille socio politique pour l’analyse des films, où il n’était question que de lutte des classes, de combat anti-impérialiste et de « zone des tempêtes ». C’était l’époque du troisième cinéma et de l’heure des brasiers. La caméra était une arme au même titre que le kalachnikov…Bergala lui opposait un discours subtil, à la Marcel Pleynet mais n’était pas dans l’air du temps, en tout cas de ce côté-ci. Il abandonna la partie en désespoir de cause. Saïl forgeait ses armes critiques en faisant la critique des armes : « Il n’est jamais inutile de redire des vérités déjà dites par d’autres, l’essentiel est d’être muni de la même conviction », (célèbre édito du premier numéro de la Revue cinéma 3, qui scella  définitivement notre entrée en religion). Plus tard je l’entendrai dire que l’Art était foncièrement anarchiste, ce qui est bien vrai...

   Cette expérience initiatique me transforma en animateur (à suivre).michel


Commenter cet article