Saturation de signes magnifiques..

Publié le par Drinkel

            for ever mozart photo

 

Comment expliquer l’effet Godard, je veux dire l’impact émotionnel de ses films sur le spectateur. A priori  ses films semblent difficiles et déroutants même pour  des «cinéphiles endurcis ». La progression dramatique ne semble pas évidente et l’unité de l’ensemble (personnages, intrigue, lieux) échappe à un entendement moyen. Pourtant quand on y regarde de près, les films de Godard  sont minutieusement construits, et pas un plan, pas un personnage, une inscription, une musique, une parole  ne sont là par hasard…Je pense qu’il s’agit d’un cinéaste exigeant et ses films se méritent comme ces musiques cérébrales qu’il faut savoir écouter et réécouter, avant que leur effet ne se fasse sentir de manière définitive. C’est un cinéma tout à la fois cérébral et visuel, et le plaisir qu’on ressent  à voir les films de Godard est de même nature que celui qu’on a devant une belle peinture. Et c’est bien ce que j’ai éprouvé  en regardant cette semaine, For ever Mozart (1996), film beau et émouvant comme tout ce que Godard a signé durant la décennie quatre vingt dix…(et avant et après bien sûr)

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jamila 

             «  L’intrigue » n’est pas simple à reconstituer. En fait il y a deux films dans le film : Un voyage à Sarajevo ville martyr (nous sommes, en pleine guerre des Balkans) où Camille, jeune idéaliste éprise de théâtre entraîne son cousin Gérome, son oncle, metteur en scène de cinéma et Jamila, une jeune fille d’origine maghrébine , pour monter une pièce de Marivaux portant un titre inspiré de Musset On ne badine pas avec l’Amour à Sarajevo…Vicki, le cinéaste abandonne la troupe en cours de route pour revenir tourner un film au bord du lac Léman intitulé le boléro  fatal. La troupe de théâtre tombe entre les mains de miliciens serbes. Camille et Jérôme sont tués et enterrés dans une fosse qu’ils ont eux-mêmes creusée tandis que Jamila est kidnappée par un habitant du village. Mais comme toujours dans les films de Godard, la petite histoire n’est qu’un prétexte pour évoquer la grande, celle bien sûr qui se déroulait au moment même où le cinéaste tournait son film avec le horreurs de Srebrenika et Sarajevo, mais aussi dans d’autres régions du monde, ce qui pousse Godard à rappeler ces propos de Goytisolo : …l’histoire européenne des années quatre vingt dix …est une simple répétition avec de légères variantes de la lâcheté et de la confusion des années trente : Autriche, Ethiopie, Espagne et Tchécoslovaquie, un interminable et lamentable Boléro de Ravel…D’où viendra le salut ? Des pauvres, dit un personnage. Ils sauveront le monde malgré eux…et ne demanderont rien en échange. Et les intellectuels ? Godard invoque  Victor Hugo : Tant qu’il y aura des grumeaux qui griffonnent, il y aura des gredins qui assassinent…A vous de choisir votre camp.

 

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      On sait l’usage immodéré que Godard  fait des citations. Mais c’est toujours au bon moment et à vous d’en faire bon usage, comme cette citation de De Gaule parlant des français : Eux, ils habitent la France, moi la France m’habite…, ou cette citation d’un écrivain espagnol, « compagnon de route » des communistes : Avec les communistes j’irai jusqu’à la mort, mais pas un pas de plus.

      For ever Mozart dont le titre est quelque peu déroutant malgré la séquence finale où un orchestre joue des morceaux du génial compositeur dans un théâtre à Genève,  alors même que le film tourné (Le boléro fatal) est un échec lamentable puisque les spectateurs désertent la salle…Le vrai thème du film de Godard est le cinéma lui-même au sujet duquel le cinéaste livre des réflexions pénétrantes. C’est ainsi qu’il fait dire au metteur en scène, son alter égo dans le film :c’est d’ailleurs ce que j’aime en général au cinéma, une saturation de signes magnifiques qui baignent dans la lumière de leur absence d’explication.

       Cette lumière magnifique a été captée par un chef opérateur disparu prématurément. Il s’agit de Christophe Pollock qui a découvert sa vocation au Maroc quand il était encore jeune enseignant à Khouribga. Cet article lui est dédié.

 

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