Revoir Le quai des orfèvres...

Publié le par Drinkel

            Les personnages de Clouzot ont du caractère et retiennent l’attention comme dans la vie réelle. Ils forcent le respect pour ainsi dire et vous obligent à vous situer par rapport à eux. Dans le Paris d’après guerre il n’y a pas de place pour les imbéciles. Dans Le quai des orfèvres Henri-Georges Clouzot brosse avec lucidité le tableau d’une humanité qui revient de loin…Il suffit d’entendre Louis Jouvet pour savoir ce que parler veut dire. Jamais un flic n’a été aussi sympathique. L’inspecteur Antoine, revenue de la coloniale après quinze ans de brousse et un grade de Sergent chef à Sidi Bel Abbés, s’occupe seul de son fils métis ramené d’Afrique. Il doit démêler une affaire de meurtre survenue dans la maison de Brignon, un vieillard riche et vicieux qui fait photographier de jeunes femmes dans des postures équivoques pour son propre plaisir. Jenny Lamour, une chanteuse d’origine modeste veut percer dans le milieu  du music-hall et cherche à utiliser le vieillard vicelard à cette fin. Elle aime cependant son mari, Maurice Martineau (l’admirable  Bernard Blier) qui l’accompagne au piano lors des concerts qu’ils animent tous les deux au théâtre…Maurice jaloux menace Brignon devant témoins quand il apprend que sa femme a accepté de dîner avec ce dernier. Il est sur la liste des suspects quand le crime est découvert…Quai des orfèvres est le lieu emblématique par où transite ces personnages haut en couleur, à qui la vie ne fait pas de cadeau mais qui ne renoncent pas pour autant à leur droit au bonheur. Tous, à commencer par  l’inspecteur Antoine, ils viennent de milieux modestes et ont connu l’humiliation et la privation en bas âge. Ils n’ont que faire des discours moralisateurs dans un monde sans pitié. Il y a une touche néo-réaliste dans ce film qui fut primé à la Mostra de Venise en 1947, à peu près au même moment où apparaissaient les films de Rossellini et de Vittorio de Sica. Clouzot filme avec bonheur un monde aujourd’hui disparu, le vieux quartier des Halles avec ses bistrots et ses rues pavés, ses chauffeurs de taxi avec leur casquette, les vieux immeubles où habiter avait un sens, avec de vrais voisins, de vraies cours  et de vraies histoires d’amour, comme cette voisine qui a du béguin pour Maurice, le mari de sa meilleure amie, sans rien laisser paraître…La rue des Bourdonnais bourdonne de vie et de désir inassouvis. Les petites gens ont de la dignité comme ce chauffeur de taxi qui ne veut en aucun cas passer pour un délateur même s’il a reconnu la cliente blonde qu’il a emmené ce soir là près du lieu du crime…  « Je suis un bon citoyen…Moins je vois les flics mieux je me porte » dira-t-il au tenancier du bar qui lui conseille de témoigner. Mais il finit par se résigner, en lançant à l’accusée : Désolé, c’est eux qui ont le Pouvoir !

     Tous les personnages ont de l’épaisseur et du caractère. Il n y a pas pour ainsi dire de second rôles dans cette humanité attachante, même si le personnage de Jouvet mène la danse. Son apparition dans un modeste meublé en robe de chambre rallumant sa pipe avec des bouts de journaux pendant qu’il s’échine à expliquer la géométrie à son fils cancre en mathématiques, son passé résumé en quelques mots au visiteur qui vient lui apprendre la nouvelle du crime donne le ton du film…On ne va pas s’ennuyer  avec un type comme ça. Les réponses font mouche et les gestes soulignent les réparties cinglantes. Face au suspect (Bernard Blier) qui se plaint de répondre pendant deux heures à des questions idiotes, l’inspecteur Antoine répond : ça fait dix ans que je les pose. Est-ce que je me plains moi ? Et sur le même ton, il répond au garçon de café curieux qui prête l’oreille et qui lui demande s’il désire quelque chose : De l’air, de l’espace, barrez-vous. Et à l’adjoint qui veut faire de l’esprit et lui recommande de mettre des gants : Je n’ai pas les moyens de m’en payer !

   Le quai des orfèvres est adapté du roman, Légitime défense du belge Stanislas André Steeman. Je ne sais pas si les dialogues ont été réécrits pour les besoins du film mais c’est un vrai bonheur. On sent que Clouzot a retrouvé en tournant ce film la joie de créer. Rappelons qu’il fut interdit de tournage à vie à cause de l’affaire du Corbeau, film jugé collaborationniste puisqu’il fut tourné pendant la guerre (1943) par une société de production allemande installée en France. Comme Céline,  Clouzot a subi l’anathème des  résistants…Heureusement, l’un et l’autre sont sortis du purgatoire pour le plus grand bonheur des lecteurs et des cinéphiles… On ne doit pas tout pardonner aux génies mais, avec le temps…

Publié dans Histoire du cinéma

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