Questions théoriques: la question du genre au cinéma.

Publié le par Drinkel

            Avec cet article je commence une nouvelle rubrique consacrée à des questions théoriques. J’ai choisi de présenter au lecteur non spécialiste l’approche de genre, en particulier ce qu’il est convenu d’appeler la théorie féministe du cinéma. Il faut rappeler à cet égard l’importance que revêtent les études théoriques d’inspiration féministe dont l’objectif plus ou moins affirmé est de promouvoir un cinéma soustrait au regard machiste, dans lequel les personnages seraient perçus en dehors des schémas de domination habituels. Cette approche dite féministe ne se limite pas à étudier « l’image de la femme » dans une perspective sociologique mais aborde la question du cinéma comme genre plus ou moins lié à l’identité sexuelle et déterminant une spécificité du regard porté sur la femme en tant qu’objet de représentation et en tant que spectatrice.1997010217
Gertrud Koch

  Processus d’aliénation de la femme au cinéma :

            Les théoriciennes féministes partent du constat que les femmes sont demeurées en dehors de l’histoire du cinéma malgré les apparences. La femme Sujet est occultée dans cette histoire à de rares exceptions près, car l’ordre cinématographique traditionnel est une émanation du Pouvoir patriarcal qui réifie le sujet féminin et le soumet à un traitement cinématographique avilissant et dégradant. L’Histoire du cinéma est faite de films qui exaltent le rôle du mâle dominateur projetant ses fantasmes sur le corps de la femme réduite à un simple produit de consommation. Ce regard machiste annihile la femme dont le corps sert de fantasme au regard masculin pervers. Il donne de la femme une représentation erronée : être sans subjectivité, pur fantasme. La femme spectatrice finit par intérioriser une image avilissante faite de stéréotypes et de clichés qui réduisent la féminité à sa dimension sexuelle.cover024

            Ce processus d’auto-aliénation qui consiste à accepter le regard négateur de l’idéologie machiste s’apparente aux mécanismes fascistes qui opèrent par le biais de la violence physique et symbolique et transforment les victimes en proies consentantes, qui « en redemandent ». Ce consentement à la domination est le résultat d’un dressage culturel qui fabrique pour la femme un rôle de soumission devant le mâle et un partage des attitudes entre le  masculin et le féminin (agressivité d’un côté et passivité de l’autre). Ces attitudes sont codifiées dans des modèles de comportement considérés comme naturels et  allant de soi, alors qu’elles sont obtenues par dressage et répétition et finissent par être intériorisés et acceptées par les hommes et les femmes.

            Le cinéma machiste et sexiste conditionne la perception négative de la femme par elle-même à travers la valorisation du sadisme dans des scènes violentes et traumatisantes. Les spectatrices manipulées s’identifient souvent et à leur insu aux rôles de la femme soumise et remettent rarement en cause et de manière consciente le caractère masochiste de cette soumission.

La théorie féministe du cinéma :

            La démarche féministe aborde l’image cinématographique à la fois comme modèle et terme d’un processus de représentation à travers lequel la différence sexuelle est considérée comme base de toute explication. Parmi les théoriciennes qui ont établi les fondements de l’analyse féministe appliquée au cinéma  il faut citer l’américaine Mary Ann Doane, pionnière en la matière qui a dévoilé la nature des stratégies utilisées dans le récit hollywoodien pour occulter et nier la subjectivité féminine. En contrepartie, ce cinéma exalte la violence masculine et affirme la légitimité du Patriarcat considéré comme forme d’organisation naturelle des sociétés humaines et ultime référence pour établir les rapports entre les sexes. Dans ses articles et ouvrages (The Emergence of Cinematic Time-Harvard University Press 2002), elle aborde la question du machisme culturel et son corollaire le sadisme qui génère une violence permanente sur la sensibilité féminine par le biais du dressage et de la manipulation des pulsions et des émotions. L’Histoire du Cinéma, en particulier le cinéma hollywoodien, est constituée de cette collection perverse d’images où les spectateurs doivent s’identifier soit aux bourreaux soit aux victimes. Ce cinéma a fabriqué des générations dressées pour assumer l’un des deux rôles reproduisant inconsciemment un modèle patriarcal sado masochiste.lamamanetlaputainqy1

            Dans la même perspective, Chantal Nadeau propose une réflexion sur le Women’s Cinéma à partir de la distinction faite par Théresa de Lauretis entre Women’s film et Women’s Cinéma. A la différence du Women’s film qui aborde des « sujets féminins » tout en restant prisonnier des schémas traditionnels de la perception de la femme, le Women’s Cinéma vise en priorité à faire de la femme un Sujet aussi bien dans le film en tant que personnage, que dans la salle de projection en tant que spectatrice. C’est un nouveau regard porté sur la femme, libéré du conditionnement  hérité du dressage sexué imposé pendant  longtemps par le mâle dominateur. Le Women’s Cinéma vise une déconstruction systématique du rapport normé et conventionnel au corps de la femme. Ce corps n’est plus désormais posé comme objet mais affirmé comme Sujet dans sa spécificité et sa différence sexuelle.

L’approche psychanalytique de Laura Mulvey (à suivre).

             

 

 

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