Persécution, film de Patrice Chéreau

Publié le par Drinkel

 

            

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Coup de foudre pour Persécution de Patrice Chéreau. On reconnaît un grand film dès les premiers plans. A l’ouverture le ton est donné. Visages des passagers dans le métro comme un kaléidoscope de l’Humanité. Les bruits si caractéristiques du métro parisien, qu’on n’oublie jamais même si on n’a fait que passer. Présence cosmopolite, puis une voix qui demande un euro, un ticket de resto. La quémandeuse, une femme forte se faufile entre les passagers. Elle les regarde dans les yeux et les interpelle directement : « T’as pas un Euro toi ? ». Une jeune femme normale et  bien nourrie soutient le regard agressif de la quémandeuse avec un sourire imperceptible qui en dit long. Et puis deux baffes claquent sur les joues bien rondes… La passagère ne pipe mot et cherche (mal) à comprimer sa surprise et son émotion. Elle descend au premier arrêt pour laisser tout ça derrière elle, comme si rien ne s’était passé, tandis que Daniel (Roman Duris), témoin de la scène la rattrape pour demander une explication, et cherche à la consoler en vain. Il lui dit : « Vous n’avez pas l’air de quelqu’un qu’on veut démolir à priori et pourtant si… ». Film coup de poing, qui vous oblige à vous pencher sur vous-même, à regarder vos propres vérités en face, comme Michel l’ami de Daniel, prompt à se plaindre, à se complaire dans son malheur après une rupture sentimentale qui l’a mise à mal. « C’est pas ton bras qui est court, c’est que tu ne tends vers rien », lui dit Daniel pour l’obliger à être maître de son destin.persecution patrice-chereau

            Persécution est un film sur la quête de soi, sur la nature du Désir qui aimante où sépare les personnes, sur l’aveuglement d’Eros à l’origine d’une quête inassouvie. Quatre personnages sont les protagonistes de cette histoire où le côté romanesque s’efface pour laisser place à une description psychologique basée sur des dialogues qui font mouche et une gestuelle parfaitement mise en scène par ce grand dramaturge qu’est Chéreau.

            Au centre du film il y a le personnage de Daniel, (Roman Duris), qui gagne sa vie à la sueur de son front en travaillant sur des chantiers d’appartements à rénover. Direct, entier, avec un franc parler qui peut faire mal, il n’aime pas qu’on « lui raconte des histoires » et a horreur de toute complaisance. Vif, physique, débrouillard, il aime ou croit aimer Sonia (Charlotte Gainsbourg) avec qui il vit depuis trois ans. Trop lucide il est réceptif au mouvement du Désir, le sien propre et celui de la personne qu’il croit aimer. Sonia pour sa part est en proie à ses démons intérieurs et semble fuir celui qu’elle croit être son « amoureux ». Elle multiplie les prétextes pour ne pas être là tout en cherchant Daniel. Et quand ce dernier pénètre par effraction, la nuit  dans son appartement après qu’elle ait cherché vainement à le joindre, elle fond en sanglots : « on n’arrive pas ainsi chez les gens, on ne sait pas ce qu’on peut y trouver ».

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            Le troisième personnage c’est Michel, l’ami pot de colle, qui ne sait pas trop quoi faire de sa peau après seize heures trente, une fois qu’il a quitté son bureau de comptable. Il s’est effondré à cause d’une femme qui ne voulait pas d’un type « trop pur ». De loin on ne voit pas sa fêlure parce qu’il cache bien son jeu. Veule et sournois il reproche à Daniel de faire « n’importe quoi avec la vie des autres ».

            Enfin il y a le parano homo qui persécute Daniel depuis qu’il a cru avoir « été regardé » par ce dernier lors de la scène du début dans le métro. Le film qui tire son titre de cette Persécution dont le personnage principal est l’objet de la part du « fou » (Jean-Hugues Anglade), se termine sur un constat amer : le Désir mène à la solitude, à cause de son mouvement même, qui conduit fatalement à une impasse. La scène finale où Sonia perd les perles de son collier défait après une trop forte étreinte, et la séparation qui s’en suit résume clairement le propos du film.

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            Film sur l’Incommunicabilité (rien de changé depuis Antonioni), sur le mal de vivre des générations nouvelles (l’existentialisme est passé par là, nous sommes à Paris), ce film nous émeut et nous interpelle parce qu’il renferme des « inscriptions vraies » (Daney), que les lieux ont été admirablement filmés, que les acteurs sont prodigieux (c’est à mon avis le meilleur rôle de Roman Duris). Et puis il y a cette musique signée Eric Neveux qu’on ne se lasse pas d’écouter, jusqu’à la chanson en anglais qui accompagne le générique final « Sacred dévotion ». Emotion garantie.

 

 

Publié dans films de ma vie

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