Les mystères se vengent.

Publié le par Drinkel

g 00152971Décidément l’Affaire Ben Barka continue à faire des vagues, à délier des langues et remuer  plumes et caméras quarante six ans après l’enlèvement le plus célèbre de l’Histoire. J’ai revu les deux films les plus récents à ce sujet, celui de Serge Le Péron J’ai vu tuer Ben Barka et le téléfilm en deux parties de Jean-Pierre Sinapi intitulé L’affaire Ben Barka diffusé sur France 2 en 2008. Même si le cinéma tente de récupérer ce fait tragique pour le ranger dans la rubrique du polar, la dimension politique  de cet enlèvement reste irréductible à toute approche spectaculaire d’autant plus que la justice n’a pas dit son dernier mot dans cette affaire. Les cinéastes peuvent à juste titre invoquer leur liberté artistique, car la docu- fiction n’est pas soumise aux mêmes obligations que le documentaire et le film n’est pas une archive historique. Mais il y a toujours  des limites d’ordre éthique quand les plaies ne sont pas entièrement cicatrisées et que les ayant droits cherchent justice et réparation.

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La première difficulté dans ce genre de film est le choix de l’acteur qui doit incarner le personnage principal. Ni Atmen Kelif, ni Simon Abkarian n’ont réussi à mon avis à rendre l’épaisseur historique et humaine de Ben Barka. Leur apparition à l’écran, même si leur jeu l’un et l’autre est excellent, nous situe d’emblée dans le faux et le simulacre. Il n’y a pas d’inscription vraie comme aurait dit Daney. Cet effet de vérité est pourtant nécessaire pour accepter le déroulement de l’Histoire. Je dirai à la limite qu’il n’y a que Ben Barka pour pouvoir jouer son propre rôle, et cela reste vrai pour tous les personnages d’importance car ils font trop partie de notre univers pour qu’on puisse admettre de les imaginer autres. Rares les acteurs qui peuvent nous faire oublier leur vraie identité. Peut être un Gian Maria Volonté dans l’Affaire Matei, un Michel Bouquet en Mitterrand dans Le promeneur du champs de Mars…

4857180372 cc074bc26dUn deuxième problème consiste à travestir les faits historiques dans la docu- fiction, comme cet attentat manqué contre Ben Barka à Alger où ce  coup de fil de Hassan II à Ben Barka lui demandant un rendez-vous incognito à Paris pour le 30 Octobre 1965. Si le réalisateur de L’Affaire Ben Barka Jean-Pierre Sinapi invoque son droit à l’imagination, avouons que c’est tout de même incohérent et sans rapport avec les faits tels qu’ils se sont vraiment déroulés.

Ceci dit les deux films nous aident à mieux comprendre l’imbroglio politico policier de cette affaire, à mieux cerner ses protagonistes ainsi que le fonctionnement da la Vème République à la veille de Mai 68, et le rapport de la France avec la Monarchie marocaine à la même époque. Le téléfilm de Sinapi est plus riche à ce sujet. J’ai lu des quantités de documents sur cette affaire qui a marqué notre génération. Je me souviens à quinze ans des affiches placardés par les militants de l’UNFP sur les murs pour annoncer la disparition de Mehdi. Quelques mois plutôt, avait eu lieu la Révolution de Mars 65 écrasée dans le sang par le Général Oufkir. Je me souviens du portail en fer de mon lycée fermé sur de nombreux lycéens que nous n’avons plus jamais revus.. Plus tard j’ai lu le livre de Daniel Guérin, Ben Barka, ses assassins et bien des articles sur le sujet, mais j’ai toujours eu du mal à y voir clair et à me souvenir des principaux protagonistes, trop nombreux, de ce drame. Avec le cinéma on y voit un peu plus clair. Curieusement c’est le personnage de Figon, le voyou intello de Saint Germain qui fut la coqueluche des intellos de droite et de gauche (Mauriac, Duras) dont le portrait est le mieux peint dans les deux films. Les cinéastes ont fini presque par le rendre sympathique et on décèle rarement son côté criminel.

ben-barka1 (1)Le commissaire Bouvier magistralement interprété par Jean François- Stévenin sauve l’honneur de la police française. Mais peut-on croire Jean- Pierre Sinapi ? Les deux acteurs qui ont interprété Othman Azemmouri dans les deux films sont crédibles. On apprend ce détail terrible que le jeune agrégé d’histoire va être découvert pendu dans sa chambre du quartier latin en 1971. Suicide ou vengeance de barbouzes ? C’est lui qui a alerté le frère de Ben Barka après l’enlèvement de ce dernier et c’est lui qui a identifié Souchon chez Bouvier avec la promesse que jamais son nom ne sera divulgué dans le procès-verbal. Souchon a été condamné à huit ans de prison après cette identification. Il est plus vrai que nature dans le film de Sinapi.

On en apprend beaucoup sur le fonctionnement des Renseignements Généraux en France à cette époque où le Préfet n’était autre qu’un certain Papon, où le directeur d’Orly est un correspondant du SDECE  (Antoine Lopez). On sait jamais devant qui on passe dans un aéroport !

Quant à la partie marocaine, c’est le maillon faible dans les deux films. Là encore les étrangers ont le beau rôle, dans la vie comme au cinéma, comme ce colonel  Marteen, agent de la CIA qui dicte à Oufkir sa conduite et n’hésite pas à entrer dans son hammam sans l’en avertir (ça en dit long sur les mœurs de ces gens là !). Et puis ce curieux Bernier, journaliste qui se dit le cœur à gauche, qui fut sympathisant du FLN et des nationalistes marocains, travailla à la RTM en 1955. C’est lui pourtant qui  suggéra l’idée du film à Ben Barka, sur instigation de Stouky, et fit le voyage avec Figon au Caire pour le persuader de rencontrer Georges Franju à Paris. Les deux films illustrent parfaitement cette instrumentalisation des intellectuels vendus dont se sert le fascisme qui ne les connaît que trop bien.

45968062-copie-2Le film de Serge Le Péron est certes plus explicite dans la désignation des vrais commanditaires de ce crime crapuleux que la Raison d’Etat a longtemps couvert de son manteau. Et comme il est dit par la voix off à la fin du film, le crime s’est transformé en mystère. Mais les mystères se vengent, et l’âme de Ben Barka n’a pas fini de poursuivre ses persécuteurs.

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