les films de ma vie: Tristana de Luis Bunuel

Publié le par Drinkel

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« Il tombe encore de la neige, et ici on est bien au chaud. Quelle pitié! ». Ce sont les dernières paroles proférées par Don Lope quelques instants avant qu’il ne soit terrassé par un infarctus dans son lit après avoir vainement sollicité l’aide de sa jeune épouse qui a simulé l’appel du médecin pour mieux s’assurer du  trépas du vieillard exécré. Car Tristana qui a eu la révélation de l’Amour à Tolède ne peut plus s’accomoder d’une existence terne quand bien même elle a été amputée de sa jambe, et quand bien même Don Lopeest son bienfaiteur, son tuteur et son mari.


Tristana Schwerpunkt Luis Bunuel

 

 

De tous les films de Buñuel, Tristana est celui qu’on a plaisir à revoir, à cause des acteurs : Catherine Deneuve,  Fernando Rey et Lola Gaos, à cause de Tolède qu’on dirait reconstruite en studio pour les besoins du film. « Tolède sous la neige et il m’a été donné de voir ça !» s’écriait naguère un voyageur émerveillé. Et on a envie de dire la même chose quand on a vu et revu ce film, assurément celui qui concentre la « quintessence du cinéma de Bunuel  ». (New York times).

L’histoire on la connait. Tristana jeune orpheline est recueillie par son oncle après la mort de sa mère. Elle finit par devenir sa maîtresse et rencontre en même temps un jeune peintre dont elle tombe amoureuse. Elle décide de partir avec lui à Madrid. Deux ans plus tard Tristana revient à Tolède à cause d’une tumeur au genou. Les médecins décident de l’amputer de sa jambe. Elle s’installe chez son oncle qu’elle finit par épouser sur la

 

recommandation d’un prêtre…

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Cette histoire adaptée du roman de Bénito Pérez Galdos et transposée dans la Tolède des années vingt (par le même co-scénariste, Julio Alejandro qui a travaillé avec Buñuel sur l’admirable Nazarin) a permis au cinéaste, qui n’avait plus tourné en Espagne depuis Viridiana, de retrouver ses racines et le naturel qui va avec. D’où cette fluidité dans la narration, cette inscription vraie du jeu des acteurs, cette authenticité du rendu cinématographique qui vous donne l’impression d’y être et d’accompagner les protagonistes dans les différents moments du film. Et puis il y a la verve bunuelienne, son plaisir à pourfendre la morale judéo-chrétienne, son anti cléricalisme légendaire (Done Lope refuse d’aller à l’enterrement de sa sœur car cet enterrement « serait un carnaval de soutanes »). La philosophie bunuelienne est résolument libertaire, et ses héros, aussi bien Tristana que Don lope en sont les portes parole. Dans une discussion de café entre Don lope et ses amis celui-ci affirme qu’il est pour tous les commandements religieux sauf ceux qui ont trait aux interdictions sexuelles, à part l’interdiction qui concerne « la femme d’un ami » et « les fleurs innocentes ».  « Dans les histoires d’amour et de femmes je ne pense pas qu’il y ait un péché quelconque »,  conclut-il de manière définitive. Don lope le libertin est évidemment contre le mariage. Il n’hésite pas à conseiller Tristana  de ne jamais commettre cette erreur en lui montrant un couple qui passe dans une rue de Tolède: « Regarde ces deux là : est-ce que tu sens l’odeur douçâtre du bonheur conjugal ? Tu as remarqué leur attitude bovine, leur résignation et l’ennui qui les dévore. Adieu l’amour ! ».


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Tristana ne tardera pas à faire sienne cette philosophie en l’appliquant pour commencer contre son tuteur. Elle ira jusqu’au bout dans sa fidélité au Désir. Et même amputée de sa jambe elle refusera toute concession à ce sujet. « Mieux il se conduit moins je l’aime » confessera-elle au sujet de Don Lope. On ne doit jamais mentir en amour.

Cette philosophie libertine est équilibrée par des principes de générosité envers son prochain. Ainsi l’argent n’est qu’un vil métal « qui ne cesse d’être vil que lorsqu’on le donne à quelqu’un de plus déshérité que nous ».Don Lope refuse le compromis et hait les marchands. Il refuse de négocier le prix de l’argenterie qu’il est obligé de vendre pour changer la garde robe de Tristana, et n’hésite pas à racheter plus cher tout le mobilier vendu après avoir hérité de sa sœur. De même, c’est aussi un homme d’honneur qui refuse désormais de diriger des simulacres de duel où

l’honneur n’a plus de valeur


 

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On voit bien ce qui a pu séduire Bunuel dans le roman de Galdos. Nous retrouvons les thèmes que le cinéaste aragonais n’a cessé de travailler depuis l’Age d’or et le Chien andalou. Et ce n’est pas un hasard qu’il ait transposé cette histoire dans les premières années de la République. Buñuel retrouvait avec ce film ses années de jeunesse et s’en est donné à cœur joie. Des thèmes surréalistes ressurgissent de ce lointain passé comme la tête de Don Lope servant de bâton de cloche dans le rêve récurrent de Tristana. On croirait la tête ensanglantée de Dali. Les trouvailles de montage sont géniales. La scène ou Don Lope embrasse Tristana pour la première fois près de l’Eglise est immédiatement suivie par celle où la servante Susana broie le café dans la machine à moudre.


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Ce qui a donné toute sa saveur au film c’est l’interprétation magistrale des acteurs principaux. Fernando Rey est immortalisé dans le rôle de Don lope tour à tour sûr de lui et fragile, installé dans un confort  aristocratique et pourtant rebelle  à toute morale. « Monsieur a un cœur d’or mais s’il y a un jupon dans les parages les feux  de l’enfer luisent dans son regard » dit à son sujet la servante Suzana. Quant à Catherine Deneuve elle est tout simplement époustouflante. La voir marteler le carrelage  de l’appartement en faisant l’aller retour sur l’unique  jambe qui lui reste comme une lionne blessée tandis que Monsieur boit du chocolat avec ses amis est un morceau d’anthologie. La voir escalader les marches du clocher pour voir comment c’est fait là-haut avec des adolescents qui cherchent à la tripoter l’obligeant à faire la sainte Nitouche est un moment savoureux. Elle sait exprimer tour à tour le désarroi, la tentation, l’angoisse et la colère.B0007XMLYS.02.LZZZZZZZ

De son côté Lola Gaos, une actrice impressionnante a énormément servi le film dans le rôle de servante dévouée de Don lope qui n’en peut mais…Ce cocktail de grands acteurs auquel il faut ajouter Franco Nero dans le rôle du muet masturbateur est peut-être l’atout majeur de ce film. Evidemment il fallait un grand texte et un grand cinéaste pour faire vivre toutça. C’est ce qu’on appelle un chef d’œuvre.

 


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Publié dans Histoire du cinéma

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