Campagne électorale...

Publié le par Drinkel

            chris marker cats

Chris Marker aime les chats et les grandes métropoles. Dans ses films « japonais » il évoque souvent  le culte rendu aux chats dans la culture nippone  ainsi que les temples qui  leur sont dédiés. Dans Chats perchés (2004), il est encore question de chats mais dans un contexte très français puisque le film est tourné à Paris, et si Marker évoque encore une fois le charmant félidé c’est dans un sens métaphorique en rapport avec le devenir de la société française et des événements que le cinéaste a filmés en cette année 2002 qui fut on le sait une année électorale où pour la première fois l’extrême droite a réalisé un score menaçant lors du premier tour…Ce documentaire est une sorte de ciné-journal qui couvre la période qui va de Novembre 2001 à l’automne 2003…Le prétexte en est la poursuite d’un « mystérieux tagueur qui dessine des chats partout », sur les façades des immeubles, sur les tours de contrôle, dans les gares, au cœur des arbres, à même le trottoir, de beaux chats jaunes comme des mangas… « Ainsi quelqu’un, la nuit, risquait de se rompre le cou pour faire flotter un sourire sur la ville », car pour Marker et ça on le sait, le félidé est symbole d’espoir, de liberté, et gars à nous s’il venait de nous quitter pour de bon…. Alors avec humour, le cinéaste va sur les traces du tagueur à la recherche de chats, invente des itinéraires et nous promène dans un Paris fabuleux où l’espoir renaît…Souvenons nous, le 21 Avril la gauche est battue et Jospin abandonne la vie politique à cause de la présence de Le Pen au second tour. Manifs spontanés dès le 22 Avril et « toute une génération qu’on disait apolitique est entrée en scène ». Le 5 Mai Jacques Chirac sauve la démocratie après une forte mobilisation des français : 82,21% de voix, le score le plus élevé de la cinquième République…Le CHAT a fait du beau travail, entendez Comité anarchiste humaniste des travailleurs…Mais le ciel s’assombrit à nouveau avec les préparatifs de la deuxième Guerre du Golfe. Le chat s’est éclipsé. Le peuple se mobilise contre la mondialisation de la guerre à laquelle les manifestants opposent une « mondialisation de la colère »…L’écho des cornemuses de Septembre était encore dans l’air…Entendez les événements du Twin Center dont on voit des images en surimpression au début du film…. Ce sont ces événements qui ont conduit à la guerre sous prétexte de désarmer Saddam qui disposerait d’armement atomique, et ce sera bien le premier conflit  qui se terminera sans qu’on  sache pourquoi il avait  commencé. Chris Marker utilise aussi bien les images qu’il a lui-même filmées que des morpheys, images télévisées d’époque ainsi que  des titres en carton qui remplacent le commentaire habituel en voix off.

chris-marker

     Il est utile et salutaire de revoir ce film aujourd’hui car il nous aide à mieux comprendre la terrible décennie que le monde a traversée, et qui sera marquée à jamais par des guerres injustes et un déchaînement sans précédent de la violence, « la très grande violence »  dont parlait Balibar. C’est aussi la période de mobilisation contre le SIDA dont on voit la grande manif du premier Juin 2003, où des milliers de jeunes juchés sur l’esplanade du Trocadéro simulent l’hécatombe qui nous menace. L’image passe de la couleur au noir et blanc et provoque un effet saisissant.

    Il est beaucoup question de société dans ce film. Chris Marker s’est converti en  sociologue urbain et chroniqueur d’une métropole en devenir. Il documente les principaux événements, les luttes sociales et les faits de société : le combat des intermittents du spectacle, le problème du voile…Marker rend hommage à des amis comme le Dr Schwartzenberg, le « Professeur au grand cœur » qui s’est mobilisé pour les « sans abri » qui sont venus nombreux à ses obsèques, ou Marie Trintignant disparue en Août 2003. Pas étonnant que les chats nous abandonnent nous dit Marker à la fin du film, mais heureusement que quelqu’un s’est mis à dessiner des ronds de chats à nouveau…Une petite digression à ce propos. Le film m’a fait penser à une nouvelle de Cortazar intitulée Graffiti, où des citoyens terrorisés dans une dictature imaginaire se mettent à inscrire des dessins sur les murs la nuit pour évoquer les « disparus » enlevés au coin des rues par une junte militaire…

 

Commenter cet article