Les Cahiers...au Maroc.

Publié le par Drinkel

          La revue française, Cahiers du cinéma est sans doute la revue cinématographique la plus connue au Maroc même si elle n’a pas été toujours bien lue à cause de la complexité des articles théoriques qui peuvent paraître hermétiques et rebuter le lecteur non initié. Mais la revue a été très présente au Maroc, aussi bien comme source de culture et d’information que   partenaire privilégié dans les principales manifestations et rencontres cinématographiques organisées par la Fédération marocaine des ciné-clubs tout au long des années soixante dix.

          Avant de rencontrer les « gens des Cahiers », nous connaissions bien sûr Les cahiers, ceux des années cinquante et soixante, les Cahiers dits jaunes qui entretenaient  le mythe  du cinéma d’auteur et de la cinéphilie pure et dure nourrie du cinéma américain, de l’impressionnisme, du néo-réalisme italien (Viscconti, Rossellini), du cinéma japonais  et le meilleur des cinémas de l’Est (Eisenstein, Dovjenko, Wajda…). Du reste, la programmation des ciné-clubs (et du circuit art et essai) offrait à cette époque aux cinéphiles, aussi bien en France qu’au Maghreb la possibilité de découvrir par eux-mêmes les joyaux du septième Art, d’acquérir une culture cinématographique que la lecture des Cahiers fructifiait …     

                                C’est au milieu des années soixante dix que les principaux collaborateurs des Cahiers ont commencé à venir au Maroc  y rencontrer les cinéphiles et l’avant-garde d’un mouvement qui était alors considéré comme le plus important en Afrique et dans le monde arabe.  Au printemps 76 fut organisée à Meknés-  (dans ces mêmes locaux du cercle et du cinéma Empire où j’ai fait mon initiation cinématographique et que j’ai évoqués dans un article précédent)- une grande Rencontre dédiée au cinéma arabe. Parmi les représentants des Cahiers il y avait Jean Narboni, Dominique Villain, Sege Daney, Serge Le Péron et Danièle Dubroux…J’avais déjà rencontré ces deux derniers à Mohammedia et à Tigzirt (Kabylie) avec Guy Chapouillé qui représentait la tendance maoïste dans la critique française. Lors de la rencontre de Meknés fut projeté le film « l’Olivier » produit par le groupe de Vincennes…C’était l’époque où Arafat faisait son discours triomphal à l’ONU  et venait d’arracher la reconnaissance de l’OLP…La gauche française était largement pro-palestinienne à cette époque de grand espoir…Le groupe des Cahiers anima des conférences sur la ligne culturelle et l’histoire des Cahiers, la notion de cinéma d’auteur…La revue venait de sortir de sa période « gauchiste » et renouait avec sa vocation première : défendre le « vrai » cinéma et nourrir une réflexion exigeante sur l’art cinématographique…Tout en prenant ses distances avec  le discours idéologique la revue continuait néanmoins à soutenir les jeunes cinéastes du tiers-monde. Lors de cette rencontre fut présenté le film mauritanien Nationalité immigrée de Sydney Sokhona en présence du réalisateur. Les représentants des Cahiers ont participé au débat et fait de leur mieux pour encourager le jeune cinéaste mauritanien…

            Les critiques des  « Cahiers… » venaient aussi avec des films. Lors de la première rencontre de Khouribga (Mars 1977), qui allait donner lieu à l’actuel festival du cinéma africain, Jean Louis Comolli présenta son merveilleux long métrage La cécilia qui conte l’histoire d’une communauté anarchiste fondée par l’italien Rossi au Brésil à la fin du dix-neuvième siècle…Film sur l’utopie et la difficulté du vivre ensemble, ce long métrage (1h45) est une parabole magnifique sur l’espérance d’un monde meilleur et « la possibilité d’une île » ou vivre et aimer seraient possibles. Je me souviens d’un jeune cinéphile français qui faisait son service civil à cette époque à Khouribga comme instituteur et qui décida après avoir vu le film de Comolli de  consacrer sa vie au 7ème Art. Il s’agit de Christophe Pollock qui a signé l’image de L’éloge de l’amour de Jean Luc Godard et travaillé sur les films de Rivette, Doillon et Labrune. Une grande amitié m’avait lié à Christophe depuis que nous avions vu La cécilia ensemble, mais j’ai perdu sa trace après son retour en France, avant de le retrouver sur le générique des films de ces grands réalisateurs. Mais j’ai aussi appris par hasard, sur internet,  sa disparition prématurée des suites d’une grave maladie.... Après Khouribga il avait suivi les cours de l’Ecole Louis Lumière et épousé la réalisatrice Julie Bertucelli et travaillé sur l’image de son film Depuis qu’Otar est parti…         

Parmi les films présentés par l’équipe des Cahiers durant cette mémorable rencontre de 77 , le film de J.L.Godard  Ici et ailleurs. Ce premier ciné-essai de Godard inaugure une nouvelle manière de faire du cinéma et tranche avec les œuvres de fiction auxquelles il nous avait habitué jusque là. On sait qu’à l’origine le film avait été une commande de l’OLP qui devait s’intituler Victoire. Godard était parti avec Anne Marie Miéville filmer des scènes au Liban et Jordanie en 1970, trois mois avant le fameux Septembre noir durant lequel le roi Hussein  avait bombardé le camps de Wahadate à Amman et décimé la résistance palestinienne. Les principaux protagonistes que Godard avait filmés étaient morts…Il était mal venu de continuer à parler de victoire après ce qui s’était passé durant ce terrible mois de Septembre 70. Godard, au lieu de faire un documentaire dithyrambique sur la résistance palestinienne remonta les images filmées en y injectant des images d’une famille française devant la télé, occasion de confronter deux perspectives et  proposer une réflexion profonde sur l’Histoire (parallèle entre Auschwitz et la tragédie palestinienne…), le capitalisme et la puissance des médias…

    Dans le même registre, nous avons découvert lors de cette rencontre le cinéma de Jean Marie Straub. Un étrange Ovni nous fut présenté. Il porte le titre Fortini Cani , les chiens du Sinaï. A l’origine le film est un poème écrit par Franco Fortini, écrivain juif communiste italien. L’auteur lit des extraits de ce long poème mixé avec des vues des Apouanes  (la honte d’où nous sommes issus…) et des lieux d’une socialisation culturelle et politique…Ce film quasiment sans action agit par la seule voix du poète et la force de son témoignage. L’expression Faire le chien du Sinaï est une allusion à l’attitude servile de certains intellectuels toujours prompts à être du côté des vainqueurs et abdicant du coup leur responsabilité historique comme ces chiens de garde autrefois raillés par Nizan…(à suivre).

 

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