Le retour du refoulé.

Publié le par Drinkel

Nakil-Jarih

« L’histoire nous apparaît comme l’autel où ont été sacrifiés le bonheur des peuples, la sagesse des Etats et la vertu des individus ». Hegel

 

L’une des fonctions nobles de l’Art est de témoigner pour ceux qui ont subi les injustices de l’Histoire, et de leur permettre de survivre dans nos mémoires pour que leur sacrifice ne soit pas vain…La succession des événements et le surpassement de l’actualité dans l’horreur ont pour conséquences de nous faire oublier les drames de l’histoire qui n’ont pas de conséquences immédiates sur nos vies…Du moins croyions nous !  Qui se souvient aujourd’hui du massacre de Bizerte, pourtant pas très éloigné dans le temps, où la ville qui porte le même nom fut le théâtre d’une répression terrible menée par l’armée française contre la population tunisienne qui revendiquait sa souveraineté sur l’une des dernières bases de l’Empire colonial français en méditerranée.

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C’était en 1961, le 22 juillet exactement, que commença l’opération Bouledogue avec le parachutage des troupes françaises à Bizerte et l’écrasement dans le sang des manifestations populaires qui avaient pour but de parachever l’Indépendance dans  la jeune République tunisienne officiellement indépendante depuis le 22 Mars 1956. On estime le nombre de morts du côté tunisien à plus de 4000 (certaines sources avancent le chiffre de 8000), contre une vingtaine de soldats du côté français…Et c’est bien le général de Gaulle, chantre de la décolonisation qui a donné son feu vert pour ce massacre sous prétexte de protéger les intérêts vitaux de la France. Il considérait cette base navale comme une position stratégique sur l'axe qui relie le canal de Sicile à Gibraltar et Suez.

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On était en pleine guerre froide et la France n’avait pas encore procédé aux essais nucléaires dans le désert algérien…Le hasard de la programmation au festival du cinéma africain de Khouribga a voulu que le film intitulé Palmiers blessés du tunisien Abdellatif Ben Ammar soit programmé le 21 Juillet dernier, c'est-à-dire cinquante ans jour pour jour après le déroulement de ces tragiques événements. Quand je vis les quelques images d’archives injectés dans le film je ressentis une intense émotion, avec ce sentiment d’évidence que les morts de Bizerte nous parlaient ce jour là à Khouribga et réclamaient de nous un devoir de mémoire…

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Le film de Abdellatif Ben Ammar n’est pas un documentaire sur le sujet. C’est une œuvre de fiction qui se passe en 1991, quelques jours avant le déclenchement de la première guerre du Golfe. Le personnage principal est une jeune étudiante en sociologie qui accepte de dactylographier le manuscrit qu’un écrivain habitant à Bizerte lui confie afin de gagner un peu d’argent…Mais peu à peu la jeune étudiante (Chama) est prise au jeu des événements relatés dans le texte car son propre père qu’elle n’a pas connue est mort durant les manifestations réprimées dans le sangqui …Elle apprendra en menant sa propre enquête auprès des camarades survivants de son père que l’écrivain n’est autre que l’ami intime de son père et qu’il a lâchement abandonné celui-ci, refusant de lui ouvrir la porte de sa maison alors qu'il perdait son sang des suites de ses blessures…

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Film sur Bizerte d’hier et aujourd’hui, et ses palmiers blessés qui portent les cicatrices du passé  et continuent à murmurer le message des disparus au bord d'une méditerrannée toujours recommencée…Comme si les lieux qui furent le théâtre des injustices  portent à jamais l’empreinte du crime et dégagent une étrange mélancolie. Comme Guernica, Sebreniska, Sarajevo, Bizerte semble nous dire : l’innocence aura raison du crime !

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La démarche d’ Abdellatif Ben Ammar vise à montrer comment l’Histoire est souvent travestie par ceux qui cherchent à en tirer profit. Le personnage de l’écrivain (interprété de manière convaincante par l’acteur Naji Najah) fait partie de cette caste qui a cherché à se glorifier sur le dos des innocents et donner une version des événements que la jeune génération symbolisée par la jeune étudiante (Leila Ouaz) n’est pas prête à accepter…Le film a été tourné quelques temps avant l’insurrection déclenchée par Bouazizi et cette coïncidence ne manque pas d’interpeller le spectateur…Avec ce  film, le cinéma tunisien qui fut pendant longtemps le phare des cinématographies du Maghreb, avec des créateurs comme Nouri Bouzid ou Moufida Tlatli, semble retrouver son élan à la faveur des transformations que connaît la aujourd’hui la Tunisie et qui ne peuvent être que bénéfiques pour l’épanouissement du septième Art.

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