Le mystère Delvaux.

Publié le par Drinkel

 

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Il y a des films qui nous aident à vivre, en tout cas à supporter la vacuité de nos existences où il n’arrive pas toujours des choses palpitantes, et quand cela arrive ça vire plutôt  vers  le cauchemar. Je tiens André Delvaux, cinéaste belge hélas décédé en 2002, pour l’un des plus grands cinéastes du vingtième siècle. J’ai « découvert » deux de ses meilleurs films en 1970 : L’homme au crâne rasé  (1965) et Un soir, un train (1968). On se trompe rarement sur ses amours à vingt ans, la preuve c’est que j’ai revu cette semaine Un soir, un train… et je l’ai tout autant aimé, sinon plus. C’est l’un des meilleurs rôles d’Yves Montand aux côtés d’Anouk Aimée, dont la beauté est bouleversante dans ce film. Je crois qu’il y a dans la vie des acteurs des phases lunaires, où ils sont capables de donner le meilleur d’eux même dans une complétude qu’ils ne pourront peut-être jamais égaler. Le génie d’un cinéaste consiste à capter ce moment où la vérité des êtres éclate dans toute sa force devant une caméra qui ne demande qu’à cueillir et rendre cette vérité. C’est Emmanuelle Riva dans Hiroshima mon amour, Anna Karina dans Pierrot le fou, Louis Jouvet dans les bas-fonds, Humphrey Bogart dans Casablanca…

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             L’univers d’André Delvaux nous séduit par la dimension onirique et réaliste de ses films. Un soir, un train est solidement implanté dans l’actualité de son temps où des communautés linguistiques se déchirent. Le conflit entre flamands et francophones ne date pas d’aujourd’hui.  Mathias, professeur de linguistique à l’université de Louvain est traversé par ce conflit et doit servir de médiateur par son enseignement puisqu’il donne le même jour un cours et une conférence à des étudiants de ces deux communautés dans deux villes différentes. Il refuse de prendre  position et risquer ainsi d’élargir le fossé entre les deux communautés comme le lui suggère un collègue dans le film. Mais le vrai sujet du film est d’ordre métaphysique. Du début à la fin, c’est le thème de la mort qui hante les personnages principaux  de ce récit d’une journée de la vie d’un couple. Anne (Anouk Aimée) est décoratrice de théâtre et doit trouver les costumes pour une pièce du moyen-âge adapté par Mathias (Montand). Dans cette pièce Dieu ordonne à la mort de dire à tout homme « de faire le pèlerinage dont personne ne revient jamais » et qu’il vienne lui « en rendre compte sans délai… ». Mais le personnage principal de la pièce refuse d’obtempérer car il se sent plus fort que la mort, que Dieu…la mort n’étant pour lui qu’un événement qui arrive, une chose parmi tant d’autres. Mathias est résolument pour la vie qu’il faut croquer à pleins dents, aux mets cuisinés avec amour, il aime les huîtres et boit du champagne tandis qu’Anne se souvient des propos de l’ Ange dans la pièce : J’enlève l’âme de la chair…je l’emmène dans les plaines du ciel là où nous devons tous nous retrouver ». Ou cette autre tirade tandis que Mathias continue à se délecter de bonne nourriture : Si Dieu déversait d’un seul coup dans l’enfer toutes les pluies du ciel et tous les océans de la terre, cela ferait moins de bruit qu’une goutte de sang sur un fer rougi au feu… ». Mathias semble indifférent à ces propos car pour lui les anges n’ont pas de sexe…


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      Etrange film qui vous réconcilie avec le septième art même après avoir vu mille navets…Vous vous dites il y a des films qui ont ce pouvoir enchanteur, cette force de vous tirer de vous-même et de vous immerger dans un monde de toute beauté, vous fait traverser une « porte d’opale et de diamant » et vous fait entrevoir une « surréalité », comme les tableaux enchanteurs de son homonyme Paul Delvaux. La Belgique peut vraiment s’enorgueillir d’avoir donné à l’humanité ces deux génies, le peintre et le cinéaste.

    En virtuose de l’image, André Delvaux  mêle rêve et réalité : Après le déjeuner, Mathias propose à Anne de sortir prendre l’air avant de partir pour sa conférence. Anne en amoureuse propose de l’accompagner mais Mathias l’éconduit gentiment sous prétexte de problèmes ethno linguistiques. Elle lui fait une scène jouant la femme délaissée et exige de normaliser une relation de concubinage qui n’a que trop duré. Elle le rejoint dans le train à son insu et Mathias est plutôt content…ça c’est la réalité. Mais soudain le film bascule dans un univers fantasmatique qui évoque Magritte et Cortazar…avec un sens méticuleux  de détails. dans le compartiment où voyage Mathias un couple anonyme aux mains tendrement cramponnées l’un à l’autre dans le sommeil, une passagère qui s’endort la tablette de chocolat à la main…Et puis un no man’s land où Mathias se retrouve avec un ancien professeur de Tunbingen, et Val un de ses anciens étudiants, un village habité par des gens qui parlent une langue inconnue de Mathias et ses compagnons, un orchestre joue un air entendu au début du film, l’évocation par Mathias de sa première rencontre avec Anne un soir de Noêl alors qu’il passait les fêtes de Noël avec un ami dont la sœur "était pas mal…" . Et puis un mixage son image où l’on entend le bruit d’un train qui déraille, et on voit Mathias dans les mains d’une hôtesse qui lui explique qu’un accident a eu lieu, et on comprend sans en être sûr que rêve et réalité se sont mêlés, et que la mort présente du début à la fin, était au rendez-vous et que Anne a « fait le pèlerinage dont personne ne revient jamais… ».

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    Avec ce film André Delvaux s’est imposé comme un très grand créateur. Il est venu au cinéma après avoir fait des études de lettres (philologie) et des études de musique au Conservatoire. C’est en quelque sorte le père spirituel du cinéma belge. Il a crée la célèbre école de cinéma l’INSAS en 1962 où il a enseigné et formé des générations de cinéastes, entre autres Michel Kheliefi…. Le producteur de l’un des meilleurs films marocains L’enfant endormi  est l’un de ses anciens élèves. Il s’agit de notre ami Jean-Jacques Andrien. Il a aussi formé des cinéastes comme Chantal Akerman et Jaco Van Dormael (Toto le héros ).

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Publié dans Histoire du cinéma

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