Le goût des citations...

Publié le par Drinkel

           limits-of-control7 J’ai aimé cette longue citation de Jim Jarmusch que j’ai lue sur la page facebook de la cinéaste Khaty Wazana et que je me permets de traduire de l’anglais pour les lecteurs non anglophones de mon blog :

« Rien n’est original. Prenez tout ce qui résonne avec votre inspiration et féconde votre imagination. Dévorez les vieux films, les nouveaux films, la musique, les livres, la peinture, la photographie, les rêves, les conversations impromptues, les arbres, les nuages, les formes sur l’eau, la lumière et l’ombre. Prenez seulement ce qui vous parle directement. Si vous faites cela, et votre travail et (votre butin) seront authentiques. L’authenticité ne peut être évaluée. L’originalité n’existe pas. Et ne vous souciez pas de dissimuler votre emprunt. Célébrez votre butin si vous le ressentez votre. Dans tous les cas rappelez-vous ce que disait Jean-Luc godard : « L’important n’est pas d’où vous prenez les choses, mais où vous les emmenez ».

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          Cette authenticité nous la ressentons fortement aussi bien dans les films de Godard que dans ceux de Jim Jarmush. Il s’est trouvé quelques puristes pour reprocher à Jean-Luc Godard d’emprunter de longues citations à des écrivains et des philosophes comme s’il s’agissait vraiment d’une indélicatesse et d’un non respect de la propriété morale. Or que je sache Godard cite toujours ses sources et ne prétend en aucun cas s’approprier un poème de Hölderlin ou une citation de Heidegger. Qui pourrait blâmer Cortazar de mettre en exergue une citation de Jules Verne ou Breton de citer Lautréamont ? Et Nietzsche de citer les présocratiques et le même Heidegger de parsemer son texte de vers  de Parménide directement en grec ancien…L’histoire de la pensée (et de l’Art) n’est –elle pas un dialogue ininterrompu par delà les siècles ? Car c’est bien ce que nous faisons de ce que nous empruntons qui compte, et le cinéma redonne vie et force à ce qui est « pris ». Rien de plus bouleversant que d’entendre telle citation de Hegel hors contexte « Quand la philosophie peint gris sur du gris, c’est qu’une figure de la vie est devenue vieille et on ne peut pas la rajeunir avec du gris sur du gris, mais on peut seulement la connaître… » (Allemagne 90), ou telle poème arabe qui surgit inopinément par la voix de Hyma Abbas dans un film de Jarmusch justement. Et à ce propos j’aimerais partager mon émotion au sujet d’un film de Jarmusch « The limits of control » que j’avais vu lors d’une édition du festival de Marrakech (il n’arrive pas que de mauvaises choses dans ce festival) :

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            Il est question d’espace urbain et d’espace tout court dans le film de Jim Jarmusch, The Limits of control programmé inopinément hors compétition après  à la master class que le cinéaste avait animée devant un auditoire  attentionné. Film rimbaldien, des vers du Bateau Ivre sont cités au début, « comme je descendais des Fleuves impassibles… », le film  fait naître chez le spectateur un effet de plénitude. The Limits of control a été entièrement tourné en Espagne (Madrid, Séville et un village andalou près d’Alméria). Et c’est bien l’espace qui donne sens et oriente l’action du personnage principal dans le  film , qu’il s’agisse d’une Galerie d’Art (Musée de la Reine Sofia ou le personnage principal contemple à répétition les tableaux de Juan Gris et Roberto Balbuena), ou les vieilles ruelles de Séville, du côté de la Judéria, ou bien les crêtes calcaires des montagnes perçues depuis la vitre d’un compartiment de train, ou la salle ou des musiciens répètent un concert flamenco à Séville: « Ceux qui se croient importants doivent faire un tour au cimetière… ». Ce sont ces petits riens cumulées qui finissent par atteindre le spectateur quand bien même il ne réussit pas à comprendre les motivations réelles des personnages, les raisons qui font bouger Le solitaire, venu d’ailleurs.


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Le solitaire (c’est ainsi qu’il est désigné dans le film) rencontre des personnages aussi étranges les uns que les autres qui lui donnent de petits papiers contenus dans des boites d’allumettes alternativement rouges et vertes. Une phrase suffit pour établir le contact « vous ne parlez-pas espagnol n’est-ce pas ? ». Sur son chemin il rencontre des personnages étranges, interprétés par des acteurs venus de différents pays (Jean-François Stévenin, Tilda swinton, Gael Garcia Bernal, Paz de la Huerta… et une courte apparition dans les environs d’Alméria de Huyam Abbas qui reprend le thème de la chanson flamenco en arabe). La rencontre finale a lieu dans un village andalou où un personnage énigmatique (Bill Murray) se barricade dans une sorte de bâtisse inaccessible entourée de gardes armés jusqu’aux dents tandis qu’un hélicoptère  surveille constamment le lieu. Le solitaire finit quand même par entrer dans la bâtisse et lorsque l’homme lui demande comment il a fait, le solitaire répond : « grâce à mon imagination » et finit par l’étrangler avec un fil qu’il a enroulé autour du coup de son adversaire. Certains critiques ont fait une lecture politique de cette scène. Ce serait le sort des faucons de l’administration américaine  qui ont ensanglanté la planète durant la première décennie du vingt et unième siècle et qui ne peuvent sortir indemnes de leurs forfaits malgré toutes les précautions dont ils s’entourent.

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Il faut rendre hommage à l’interprétation magistrale d’ Issac De Bankolé, acteur français d’origine africaine (Côte d’Ivoire) parvenu avec maestria à garder les limites du contrôle de son personnage pour lui conférer présence et mystère. Il évolue dans l’espace en faisant partie du décor (il change de costume selon les tonalités ambiantes), réduit la communication verbale au strict minimum, n’hésite pas à transgresser les règles quand cela est nécessaire (il entre par effraction dans le lieu où des musiciens préparent un concert flamenco pour notre plus grand plaisir).

Mais le grand personnage du film c’est  la terre d’Espagne, ses paysages uniques, sa lumière captée  par le regard amoureux de Christopher Doyle, l’un des plus grands chefs opérateurs en exercice. Les noms de Thérèse d’Avila, Ibn Arabi et Maïmonide ressurgissent avec force dans ces lieux mystiques qu’on ne traverse pas impunément. Touristes frivoles s'abstenir.


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