Le continent Haneke...

Publié le par Drinkel

            continent

 

Michael Haneke a tourné son premier film pour le cinéma en 1989. Ce coup d’essai fut un coup de maître même si le film fut  refusé en son temps par la télévision et on comprend quand on voit le film pourquoi. Car il s’agit d’ une terrible mise en cause de l’institution familiale et son idéal de bonheur protégé au sein d’une société marchande qui incite à la consommation et produit  la souffrance et la névrose comme le foie secrète la bile. Le film s’inspire d’un fait divers réel survenu en Autriche où un couple avec une petite fille décide de se donner la mort en se barricadant dans leur maison. On comprend qu’une télévision publique n’ait pas vocation à répandre le désespoir et à saper les fondements de l’ordre  économique et social. Avec une précision d’entomologiste Michael Haneke détaille les failles de cette vie où les gestes se répètent à l’identique depuis le réveil jusqu’à l’ultime « bonne nuit » qui jette les protagonistes dans le « trou noir ». Et même la prière au lit  de la petite Eva qui  demande chaque nuit au petit  Jésus de  l’aider à être gentille « pour aller au paradis », participe au malaise qui pousse peu à peu la famille vers le précipice. L’action du film s’étale sur les trois années qui ont précédé le drame avec une construction que Haneke reprendra dans son film suivant, 71 fragments d’une chronologie du hasard (voir mon dernier article) : des épisodes plus ou moins brefs séparés par le noir et une inscription de l’action dans l’actualité.


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Ici, le bulletin d’information du réveil matin où il est question de la guerre Iran-Irak et autres événements. Et chaque matin c’est le même cérémoniel d’une vie bien réglée ou la maman prépare la table du petit déjeuner, tire énergiquement le rideau de la chambre d’Eva et vient réveiller celle-ci, Georges qui se brosse les dents et noue les lacets de ses chaussures sur les parois de la baignoire…Quelques indications sur la famille étendue à travers le courrier envoyé par Anne à sa belle famille, le frère Alexandre qui n’arrive pas à faire le deuil de sa mère disparue et qui éclate en sanglots lors d’un repas familial, l’ambition de Georges qui parvient à remplacer son patron en profitant des problèmes de santé de ce dernier…


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Mais c’est la petite Eva qui exprime le mieux le malaise du triangle œdipien. Souffrant d’une légère myopie alors que sa maman est ophtalmo, elle fait croire à son institutrice qu’elle est devenue aveugle…et c’est là qu’on devine que quelque chose ne va pas dans cette famille. Michael Haneke sait manier le paradoxe pour provoquer l’effet de surprise. Quand le père (Georges) apprend qu’il a obtenu le poste convoité dans son entreprise et qu’il s’apprête à remercier le directeur qui a facilité son ascension, Anna éclate en sanglot dans une scène à la symbolique frappante. Le trio (père- mère- enfant) est dans la voiture pendant  le déroulement du lavage  et soudain des larmes coulent sur le visage d’Anna tandis qu’elle serre les mains de sa fille…C’est donc au moment où tout semble aller pour le mieux que le drame éclate. Georges laisse une lettre à ses parents pour expliquer les motifs de ce suicide collectif où même la petite Eva  semble consentante d’accompagner ses parents dans cet ultime voyage. La scène finale où Georges et sa femme détruisent minutieusement avant de se donner la mort, tout ce qui les reliait  à la société de consommation, (y compris l’aquarium avec les petits poissons vivants qu’Eva affectionnait tant) est proprement insoutenable. D’aucuns ont accusé Haneke de se complaire dans le sordide. Lors de la projection du film en son temps à Cannes, des spectateurs auraient quitté la salle quand Georges et sa femme ont jeté des liasses de billets de banque  dans les toilettes. Et visiblement Haneke prenait plaisir  à pourfendre  ce tabou tellement ancré dans l’inconscient collectif, surtout qu’il n’a rien inventé car les faits se sont déroulés de la sorte. On se rend compte après avoir vu ce film que la thèse défendue par le philosophe Bernard Stiegler comme quoi la consommation produit la souffrance , n’est pas une simple vue de l'esprit. 

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