Le cauchemar de Darwin...

Publié le par Drinkel

           

 ABCAfrica

 

La Fondation du Festival du Cinéma Africain de Khouribga m’a honoré en me désignant comme Président du jury de la quinzième édition qui aura lieu cette année du 30 Juin au 07 Juillet 2012. Je tiens évidemment à remercier le Comité d’organisation de ce festival, l’un des plus importants au monde à être entièrement dédié au cinéma africain, pour sa  confiance et son estime.

            Une fois tous les deux ans, et depuis quelques temps, une fois par an, Je vais à Khouribga  et ce depuis  Mars 1977, date de la première rencontre du cinéma africain qui n’avait pas encore atteint la dimension de festival international que nous connaissons aujourd’hui. Je vais donc à  la cité minière me ressourcer en images d’un continent fabuleux  au destin tragique, et qui n’a cessé d’inspirer les meilleurs artistes du continent et d’enrichir la filmographie mondiale avec des œuvres qui puisent leur substance dans les réalités tumultueuses et contradictoires d’un continent en lutte. Tous les chantres du continent sont passés par Khouribga, des plus jeunes aux vétérans, de l’Afrique subsaharienne à l’Afrique dite blanche, ceux de l’intérieur du continent aussi bien que les cinéastes de la diaspora (tous ces artistes obligés pour continuer à travailler, de vivre en Europe et en Amérique pour bénéficier de structures souvent inexistantes dans leurs pays ,dans des régions sinistrées par la guerre ou les cataclysmes naturels).


labeautepar2  La mémoire cinématographique de Khouribga est un musée riche d’images venues des quatre coins d’Afrique. Yeelen, Yaaba, Tilai, Il pleut sur konakry, Moladé, L’absence, Sabots d’or, Teza, La citadelle…Réalisateurs, acteurs,  scénaristes, critiques , chercheurs , tous ceux qui ont fait le cinéma africain et continuent à le faire ont séjourné  dans la capitale de la Chaouia-Ouardigha. Les différences entre l’Afrique subsaharienne et l’Afrique blanche s’estompent. C’est l’un des rares festivals après Carthage où l’on peut rencontrer autant de cinéastes arabes que ceux venant de l’Afrique noire. Noury bouzid, Tewfik Saleh, Abdellatif Ben Ammar, Ali Ghanem ,Abderrahmane Tazi, Lahcen Zinoun   y côtoient Souleymane Cissé, Gaston Kaboré, Idrissa Ouedrago ou Mamma Keita….

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Le cinéaste ivoirien Timité Bassora qui fut membre de jury en 2010


A Khouribga j’ai connu les plus grands chercheurs dans le domaine du cinéma africain. Beaucoup ne sont plus hélas de ce monde. Tahar Cheriâa, père du Fespaco et théoricien du cinéma arabo-africain, Pierre Haffner qui a écrit la plus grande somme qui ait jamais été écrite sur le cinéma d’Afrique noire, Férid Boughedir qui a d’abord écrit sur le cinéma maghrébin et le cinéma africain avant de réaliser des films… Guy Hennebelle, grand spécialiste du cinéma militant qui a continué malgré sa maladie à venir à khouribga du moins lors des premières éditions….Julio Diamante, l’un des meilleurs connaisseurs du cinéma mondial et organisateur du festival Benalmadena dans le sud de l’Espagne…

            Quand j’avais la possibilité d’animer l’Emission Grand écran à la télévision marocaine, le festival de Khouribga me permettait d’enregistrer sur place de nombreuses émissions que je diffusais en différé tous les mardis. J’ai pu faire connaître aux téléspectateurs une bonne partie des cinéastes qui ont fait  le cinéma de L’infitah  : Mohamed Nejjar, Atef Taïeb, Mohamed Khan, Khaieri Bechara, ainsi que les grands critiques égyptiens  comme Samir Farid…

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A Khouribga l’ambiance est au métissage culturel et linguistique, et les débats bilingues, voire trilingues  ne gênent personne. Toutes les matinées, l’hôtel Farah ressemble à une gigantesque université d’été où les conférences de presse et autres colloques se succèdent. D’autres espaces sont consacrés aux ateliers (écriture, montage…) et au bord de la piscine la presse internationale filme les vedettes du continent noir. L’un des atouts du festival est l’unité du lieu,  devenu  à la longue  handicap à cause de l’exigüité des espaces  par rapport à la dimension prise par le festival au fil du temps. Tout se passe dans  la maison de la culture et à l’hôtel Farah séparés seulement de quelques mètres…Les festivaliers ont le temps de mieux se connaître et de tisser de vrais liens lors des débats, ou bien dans les moments de convivialité,  au restaurant ou  dans les jardins de l’hôtel Farah où les longues nuits d’été favorisent les échanges. Le festival a donc su garder l’esprit « Rencontre » qui le distingue des grandes machines que sont devenus les festivals internationaux où les activités et les invités sont tellement nombreux et éparpillés  qu’on a du mal quelquefois à s’y retrouver et à tirer profit de l’abondance.

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            Pour moi le Festival de Khouribga ponctue l’année. Quand le taux d’humidité de l’âme, dû au voisinage de l’océan à Rabat atteint un seuil critique, je sais que le festival de Khouribga n’est pas loin. Et je me vois déjà avec mes amis Mamadou Keita, Missa Hebie, Sylvestre Amoussou, Baba Diop, Lahcen Zinoun, Marianne Khoury ou Georgette Paré …devisant des questions du septième Art africain, et nous congratulant d’être encore en vie malgré le diktat des banquiers et autres institutions et une  Mondialisation cynique qui fait le Cauchemar de Darwin.


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Le père du cinéma africain Sembène Ousmane


            Et en attendant de plus amples informations sur la programmation de cette 15ème édition du festival du cinéma africain de Khouribga, je vous donne à lire cette pensée de Gaston Kaboré, cinéaste Burkinabé, ancien président de la FESPACO et un habitué de Khouribga :

« Une société quotidiennement et quasi exclusivement submergé par des images absolument étrangères à sa mémoire collective, à ses références et à ses valeurs sociales et culturelles perd peu à peu ses repères spécifiques et son Identité….

Produire soi-même majoritairement les images que l’on consomme n’est donc pas un luxe, ni pour un individu, ni pour une société, un peuple, un pays, un continent ». Gaston Kaboré, L’image de soi, un besoin vital- in L’Afrique et le centenaire du cinéma –Présence africaine. 1995.

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