La mémoire en ses vastes entrepôts (Un balcon sur la mer)

Publié le par Drinkel

1450891 3 19b9 jean-dujardin-et-marie-josee-croze-dans-le-f

Comment parler de l’enfance quand on a vu le jour à une époque trouble dans une zone de tempête, que le pays s’appelle l’Algérie, que l’O.A.S  organise des raids meurtriers contre les « traîtres » (entendez français communistes), et que le FLN mène une guerre de libération déjà victorieuse. Que doit ressentir une jeune adolescente qui ne comprend pas qu’on doive quitter pour toujours la ville où le ciel est bleu et la mer toujours recommencée, que les copains, l’amour du théâtre, les premiers émois, tout ça c’est fini. On ne guérit jamais de son enfance car les premières impressions vous font ce que vous êtes, et le refoulé finit par ressurgir, quelquefois sublimé en œuvre d’art comme c’est le cas pour Balcon sur la mer de Nicole Garcia. J’ai toujours été charmé par le jeu de cette actrice au timbre de voix si particulier et au sourire lumineux. Je viens de comprendre pourquoi : c’est qu’elle est de chez nous pardi, une maghrébine, encore une qu’on nous a pris.

400x300 4180 vignette Nicole-Garcia

Née à Oran en 1946, elle quitte l’Algérie avec sa famille en 1962 comme des milliers de « pieds noirs ». Sa famille a vécu ce départ comme une injustice, ne comprenant pas la légitimité de la revendication algérienne et l’obstination de l’Histoire à jouer de mauvais tours aux individus qui ne comprennent rien à ses lois. La jeune Nicole, avec sa sensibilité aiguisée avait pris conscience au lycée de la violence du fait colonial. Ce thème sera un objet de différent avec sa famille comme elle s’en est expliquée elle-même dans des entretiens.

Mais on ne se débarrasse pas si facilement de son enfance. La forclusion opère seulement, pour un moment surtout quand votre terre de naissance vous a marqué à jamais. C’est à Oran que  Nicole Garcia a décidé qu’elle serait actrice, un jour en marchant, le cartable sur l’épaule, au coin d’une rue. L’Avenir dure longtemps avait écrit Althusser, lui qui savait ce que parler veut dire (encore un algérien !). Donc Oran, l’amour du théâtre, l’amour tout court et une douce schizophrénie qui annonce une fascination pour le thème du double.

Eh bien tout ça est dans Balcon sur la mer. Nicole Garcia qui a appris les ficelles du métier  sans avoir fait d’Ecole, a tressé une histoire au présent, avec des personnages qui vivent et circulent dans la France d’aujourd’hui. Et pour mieux brouiller les pistes, son héros est un agent immobilier, la tête bien sur les épaules, à l’affût des bonnes affaires et efficace comme un courtier. 

Pourtant, Marc Palestro perd pied et bascule dans l’incertitude quand une cliente mystérieuse se présente dans son agence pour l’achat d’une maison. Il croit retrouver soudain l’amour de son adolescence, une fille qu'il avait connue à Oran quand...

nicole-garcia-en-compagnie-des-ombres,M46258

Qui manipule qui ? Est-ce Nicole Garcia qui apprend à fabriquer un « thriller sentimental », en inventant cette histoire de double avec une intrigue qui se situe dans le "milieu" de l’immobilier où magouille et simulacre mènent le jeu, où est-ce l’Inconscient de la cinéaste qui la ramène sur le lieu du trauma pour l’obliger à  comprendre qu’elle n’a jamais réussi à faire le deuil de son enfance.

      Il y a des accents de vérité touchants dans ce film, notamment la scène où Marc Palestro revient dans l’immeuble de son enfance, monte sur la terrasse et éclate en sanglots. Il pleure son enfance bien plus que l’Algérie française, même si la caméra s’attarde sur les façades lézardées des immeubles qui furent beaux autrefois, les rues peuplées de chômeurs déguisés avec des étalages de fortune. On est loin de l’ambiance décrite par Camus dans Noces (La halte d’Oran). Alors nostalgie coloniale ou madeleine proustienne ? Le « je reviendrai… » du jeune Marc à l’adresse de la jeune fille qui poursuit en vain la voiture du déménagement est la réponse désespérée d’un enfant qu’on arrache à son amour, à sa ville natale.


 

Commenter cet article