Camouflage. A propos de Ghost writer, film de Polanski

Publié le par Drinkel

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On assiste depuis quelques temps au retour du cinéma politique, genre  qui eût ses heures de gloire dans les années soixante et soixante dix. Costa Gavras en a été un des meilleurs représentants avec des films comme Z ou Etat de siège. Des cinéastes comme Sanjines ou Miguel Littin en Amérique Latine, Francesco Rossi en Italie  ont tracé la voie d’un cinéma militant au service de l’émancipation des peuples. Le meilleur du cinéma arabe a été essentiellement politique. Les films de Youssef Chahine, Borhane Alawiyé, Lakhdar Hamina, Noury Bouzid  ou Michel Khliefi traitent de sujets en rapport avec l’histoire récente du monde arabe et sa lutte contre la domination sous toutes ses formes. Si le genre semblait connaître un reflux dans les années quatre vingt dix, nous assistons depuis quelques temps à un retour en force du cinéma politique.

 

 

 

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Michael Moore aux Etats-Unis a revitalisé le genre avec des films comme Capitalism a love story (2009) ou Farhneiht 9/11 qui obtint la palme d’or du festival de Cannes en 2004. Plus récemment des cinéastes comme André Niccol  (Lord of war), ou Olivier Assayas ont réalisé des films qui traitent directement de sujets politiques : trafic d’armes pour alimenter les conflits en Afrique pour le premier, histoire de l’activiste politique Carlos  pour le second.

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Mais c’est le dernier film de Polanski, Ghost writer  (2010) qui renoue le mieux avec la grande tradition du genre. Le sujet du film (un premier ministre d’une démocratie européenne qu’on devine aisément, se sert d’un « nègre » pour parachever ses mémoires), sert de prétexte à Polanski pour démonter la mécanique du pouvoir et montrer les liens entre les milieux d’ affaires et de la finance (marchand d’armes)  et celui du renseignement y compris sous sa forme savante et universitaire. Là ou un Michael Moore se sert du style direct et documentaire pour montrer les mêmes accointances (Farhneit 9/11), Polanski préfère les ressorts de la fiction et réalise un thriller haletant d’une efficacité redoutable.

 

 

 

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Le personnage principal est un jeune écrivain à succès qui monnaye son talent en écrivant des livres sur commande, un nègre littéraire en quelque sorte pour reprendre un terme équivoque et  peu élégant. Dans le film il est désigné par ghost writer qui rend le même sens en anglais. C’est son ami et agent littéraire Rick Ricandelli qui l’aborde dans un pub et lui propose de parachever les mémoires d’un ancien premier ministre britannique contre la somme mirobolante de 250000 dollars. Il doit continuer et réviser pendant un mois le travail d’un autre « ghost », mort dans des circonstances non élucidées, tombé du ferry  pour se rendre sur une île au large des  Etats-Unis, où séjourne le commanditaire.

 

 

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Dès le début du film, le spectateur est mis dans une  atmosphère hitchcockienne. Un ferry accoste au moment où les vagues poussent vers les rivages le cadavre d’un homme. On saura qu’il s’agit du cadavre de Mike McAra, le premier ghost writer. Plus tard, quand son remplaçant entre chez l’éditeur pour discuter de l’offre de son agent Rick, on flaire le piège. L’entrevue avec John Maddox (PDG de la maison d’édition à New York) et ses collaborateurs ressemble à un guet apens. Peu à peu The ghost commence sa descente aux enfers. Les lieux, comme chez Kubrick participent au suspens. La demeure du ministre sur l’île qui ressemble à un bunker nazi, les portiers qui ressemblent à des gardes mafieux et Amélia, la collaboratrice du ministre (on saura aussi qu’elle est aussi sa maîtresse) dont les propos sont chargés de menaces. Peu à peu, The ghost writer découvre la vraie personnalité du premier ministre : un faux jeton frivole et coureur dont le seul talent consiste à montrer qu’il en a un. Ancien comédien, il a abandonné le théâtre pour la politique sur instigation de sa femme Ruth, laquelle avait été enrôlée par la CIA par l’intermédiaire de son Professeur et directeur de thèse Paul Emett

 

 

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Le premier Ghost writer, McAra n’est pas tombé accidentellement dans la mer pour cause d’ivresse. Le film accrédite l’idée d’un règlement de compte puisqu’une dispute violente avait opposé la veille le nègre à son patron. Le nouveau ghost writer a failli connaître le même sort après son entrevue avec le Professeur Paul Emet qui l’a menacé de manière à peine voilée. Juste après il fut poursuivi par deux tueurs qu’il parvient à semer et qui le rejoignent sur le ferry d’où il s’échappa in extrémis. On ne s’occupe pas impunément de Hatherton Group firme spécialisée dans la vente du matériel militaire au moyen Orient et dont le fonds se chiffre à trente cinq de milliards de dollars et qui a eu à sa tête deux Présidents, deux directeurs de la C.I.A. et trois premiers ministres…

D’aucuns ont cru voir dans le personnage de Lang un portrait à peine voilé de l’ex premier ministre britannique Tony Blair. « Citez-moi une seule décision prise par Lang qui n’ait pas été dans l’intérêt des Etats-Unis » demande le ministre des affaires étrangères démissionnaire, Richard Rycart  au Ghost Writer. Et cette histoire de terroristes islamistes arrêtés sur le sol britannique et « donnés » à la C.I.A. pour leur extorquer des aveux sous la torture ? Et ce Professeur qui ferait bien penser à un célèbre sociologue  qui a inspiré le blairisme ?

 

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Mais Polanski est bien trop habile. Il s’arrange pour supprimer Lang par un militaire dont le fils a été tué dans la salle guerre d’ Irak. Et la classe politique dans son ensemble n’est pas épargnée. Même le ministre des affaires étrangères  soi-disant démissionnaire pour protester contre l'engagement britannique dans la guerre en Irak, participe à la fin au chœur de louange du ministre assassiné. Toute ressemblance avec des personnages réels…

Avec Ghost writer, Polanski renoue avec la veine de ses premiers films. Maître du suspens et du fantastique (Répulsion, Rose Mary’s baby, cul de sac…), Ghost Writer est du meilleur cru, preuve en est que le génie ne s’émousse pas avec l’âge. Le talent de Polanski se bonifie et nous réserve bien des surprises malgré les épreuves,malgré l’acharnement et la  mesquinerie dont ses adversaires ont fait preuve. Ghost writer  serait-il pour quelque chose dans les tourments endurés récemment par le cinéaste? Espérons que les ennuis de Polanski s'arrêteront là, et qu'il n'aura pas à connaître la même fin que son personnage, qui a réussi à déchiffrer le code laissé par son prédécesseur aux "débuts"du livre (the beginnings"), qui désigne l'appartenance de Ruth, femme  de Lang, à l'organisation du contre espionnage américain. Mais tout ça n'est que du cinéma, n'est-ce pas?

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