Herzog le surhomme...

Publié le par Drinkel

werner herzog            

Je continue à exhumer des articles que j’ai écrits à un moment où la diffusion de la culture cinématographique au Maroc était encore à ses débuts. Nous faisions alors, je parle de mes amis à la Fédération des ciné-clubs, œuvre de pionniers, et à y voir de près aujourd’hui, nous n’étions pas en deçà de ce qui  se faisait un peu partout en Europe, avec les moyens en moins, pour ne pas dire inexistants… Voici un article que j’avais publié dans le journal marocain Libération, (qui était alors un hebdomadaire), suite à une rétrospective des films de Werner Herzog que j’avais organisée à Rabat en collaboration avec le Goethe Institut (du 26 au 30 Janvier 1981).

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….Retenons d’abord La ballade en rond de Bruno S. (Strozec), qui  conte la vie réelle de l’acteur Bruno S., celui qui a interprété le rôle principal dans le célèbre  Gaspard Hauser, film du réalisateur Werner Herzog, et qu’on voit ici interpréter son propre rôle dans la vie. On sait que Bruno S., avant de devenir acteur a connu toutes sortes d’épreuves : maison de correction, asile psychiatrique, prison …A partir de l’histoire de Bruno, Werner Herzog  dresse un constat sans appel sur la situation faite à  l’individu sans défense dans la société capitaliste. Le film s’ouvre sur la sortie de prison de Bruno et s’achève avec la danse mécanique d’une poule dans une boite à musique sur le rythme d’une musique pop. Bruno qui veut échapper à sa condition humiliante quitte l’Europe pour les Etats-Unis, en compagnie d’Eva, une prostituée qu’il a rencontrée et un ami, le vieux Scheitz. Au moment où il croit s’en sortir il affronte de nouvelles difficultés : Il est expulsé de sa maison pour non paiement des arrhes car il ne comprend rien au règlement bancaire. Eva sa compagne le quitte, il perd son meilleur ami…Bruno est condamné à l’errance, il est né perdant. Ses pas le conduisent à un Skilift  désaffecté et pendant que la poule mécanique continue sa danse absurde on entend un coup de fusil…

Nous retrouvons dans ce film les thèmes habituels dans le  cinéma de Werner Herzog : solitude totale et irrémédiable des personnages, cruauté des autres, caractère tragique et arbitraire de la souffrance dans l’esprit de ceux qui la subissent…L’auteur a décrit avec justesse la détresse d’un être mal préparé pour faire face et s’adapter à un système social qui ne laisse aucune alternative aux faibles et aux marginaux.


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   Le second film programmé dans cette rétrospective a pour titre Pays du silence et de l’obscurité, un documentaire sur la condition des sourd-aveugles. Herzog Werner raconte l’histoire de Fini Straubinger, devenue sourde-aveugle à la suite d’un accident et qui a décidé, suite à ce tragique événement, de consacrer sa vie à aider ceux et celles qui ont été frappés par le sort de la même manière. Werner Herzog présente des cas à la limite du soutenable pour un spectateur sensible, comme cet homme, un certain Fleischmann, sourd devenu aveugle et qui a été abandonné par les siens, vivant pendant six ans dans une étable avec des animaux, ou cette autre femme, Else Fahrer âgée de quarante huit ans qui « par embarras a été mise dans une maison d’aliénés où elle n’était pas à sa place » et où elle a perdu la parole et est devenue apathique. L’un des cas les plus bouleversants, à la limite du supportable, est celui de Vladimir, 22 ans, installé dans l’autisme total, son corps exprimant cette absence au monde. Vladimir n’a jamais appris à marcher, il ne mange que des aliments mous qu’il écrase de la langue contre le palais…Et pourtant Fini Straubinger, la sourde –aveugle n’a pas désespéré d’en faire quelque chose, de l’aider à sortir de son enfermement mental…

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     Malgré la noirceur des situations décrites et des destins tragiques entrevues dans le film, Le pays du silence et de l’obscurité est plein d’espoir et de confiance dans l’aptitude des hommes à supporter l’insupportable et d’autres à les y aider. Il y a beaucoup de chaleur humaine dans ce film avec des moments de beauté qui surgissent de la noirceur, comme cette séquence où la caméra suit Fleischmann , le sourd-aveugle qui se dirige vers un arbre, ne sachant pas évidemment qu’il était filmé, et qui se met longuement à caresser l’arbre comme un être en chair et en sang, instaurant une communion  poignante avec quelque chose de vivant et dont il fut privé pendant des années par la méchanceté des hommes…(à suivre)

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