Godard: regarder l'Histoire dans le blanc des yeux.

Publié le par Drinkel

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Les films de Jean Luc Godard nous parviennent comme des météorites, fragments de corps célestes chargés de vérité et d’émotions rares. Ils gardent pour nous tout leur éclat et leur nouveauté malgré le décalage temporel de leur réception (je parle des cinéphiles du sud qui ne disposent pas de cinémathèques ou de circuit de distribution art et essai). Mais les voies de la Providence sont impénétrables et les œuvres nous parviennent d’une manière ou d’une autre. Et c’est le miracle quand il s’agit d’un film comme Notre musique, œuvre réalisée en 2004 par Godard.


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D’abord le titre. Il ne s’agit pas de la musique du film même si elle est sublime, avec des extraits de grands compositeurs et interprètes (Sibelius, Hans Otte, Alexander Knaifel, Anouar Brahem…). En vérité le film fait référence au principe même du cinéma que Godard lui-même explique à des étudiants de Sarajevo : c’est le rapport champs/contre champs ou si l’on veut celui du  réel et de l’imaginaire. L’un est marqué par l’incertitude (le réel) et l’autre par la lumière et la certitude. La démarche cinématographique consiste à « aller à la lumière et la diriger sur notre nuit ». C’est « notre musique »ajoute Godard.

 


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Du reste le film est construit comme une partition en trois parties : L’enfer, le Purgatoire et le Paradis qui évoquent évidemment les cercles de Dante. L’histoire, mélange de documentaire et de fiction se déroule presque entièrement à Sarajevo. Un cinéaste, Godard lui-même, est invité pour donner une conférence sur « Le texte et l’image » à l’occasion des Rencontres européennes du livre. Il y rencontre des écrivains (Goytisolo et Pierre Bergounioux), un poète (Mahmoud Darwich), une journaliste de Tel Aviv (Judith Lerner) venue interviewer le grand poète palestinien pour le journal Haaretz, Ramon Garcia, un interprète, fils d’un communiste égyptien qui fut l’ami d’Henri Curiel… Tous ces personnages qui interprètent leur propre rôle confèrent à ce film une valeur documentaire, presque testamentaire…Leur présence physique dans une ville marquée par l’Histoire avec grande H, confère une densité particulière à la narration. C’est de la Cinéhistoire si je puis risquer un néologisme. Il y a des espaces privilégiés pour la narration cinématographique du simple fait qu’ils ont été le théâtre de terribles souffrances et de grands espoirs : Beyrouth, Sarajevo, Guernica, Dresde, Baghdad…Vous vous souvenez d’Allemagne année zéro, d’Hiroshima mon amour, de Nuit et Brouillard…


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Sarajevo, avec son tramway, son arrière pays montagneux, l’asphalte mouillé de ses rues, semblent vous dire plus que ce que les images veulent dire. J’avais ressenti une émotion similaire en découvrant Le Regard d’Ulysse de Théo Angelopoulos (1995). On se souvient qu’une partie du film du génial cinéaste grec avait été filmée à Sarajevo justement et qu’il avait été aussi question de cinéma (un cinéaste venu chercher des bobines d’un film perdu,  à l’époque du siège de Sarajevo durant la guerre de Bosnie- Herzégovine). A croire que les grands artistes viennent se ressourcer dans la ville martyre… Et dans le film de Godard il y en a de très grands, soit par évocation soit par leur présence directe.

Commençons par Darwich. Etait-il déjà atteint par son mal quand l’entretien fut réalisé ? visiblement la jeune journaliste israélienne en attendait plus. Le grand poète s’est contenté d’affirmer qu’il était le barde de Troie, et que cette dernière n’a pas encore raconté l’histoire de sa défaite et qu’aucun peuple n’a le droit de dénier à un autre le droit à sa poésie. Il a dénoncé l’hypocrisie du monde qui ne reconnaît d’intérêt pour la cause palestinienne qu’en raison de l’intérêt qu’il porte à Israël et que lui (Darwich) ne nourrit aucune illusion à ce sujet. La jeune israélienne est venue le rencontrer parce qu’elle croit à une possible paix entre juifs et  arabes et rêve d’un grand rassemblement auxquels seraient conviés des hommes de paix, des « justes » comme l’ambassadeur français à Sarajevo qui avait naguère sauvé son grand père à Lyon des mains de la Gestapo.

 


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Il y a aussi la présence forte de Goytisolo qui affirme que « tuer un homme pour défendre une idée n’est pas défendre une idée mais tuer un homme ». Il déclare la nécessité de la littérature, et que notre monde tel qu’il est a besoin de « contemplatifs » comme Valente ou Lezama Lima, et termine son monologue par cette invocation : « Réserve aux morts le meilleur sort, donne aux éphémères une somptueuse lecture de leur transparence et conduis les vivants vers une traversée sûre et tranquille des ténèbres ».


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Dans sa conférence à l’adresse des étudiants d’une école de cinéma à Sarajevo Godard commente l’usage du champs contre champs où l’Altérité est gommée au profit de l’Identité. Cela peut être le cas aussi bien dans la représentation d’un homme et une femme (deux photographies tirés de La femme du vendredi de Hawks) que celui de photographies d’actualité qui représentent le même moment historique. Dans le premier cas Hawks fait la même photographie parce qu’il est incapable de voir la différence entre un homme et une femme. Dans le second cas (deux photographies l’une représentant des israélites embarquant vers la « terre promise », et l’autre des palestiniens marchant dans l’eau vers la « noyade » (Godard sic.). Deux facettes d’une même réalité en champs contre champs, comme ces deux autres photogrammes de deux visages ravagés par la même souffrance : lui d’un juif des camps nazis et celui d’un musulman dans les camps sionistes.


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Le film de Godard est truffé de références historiques, littéraires et philosophiques. Le cinéaste est passé maître dans la formule qui fait sens et la citation qui interpelle : « Les faits parlent par eux-mêmes », hélas pas pour longtemps (Céline 1936). « Le rêve d’un individu est d’être deux. Le rêve de l’Etat est d’être seul ». Il y a aussi les répliques qui font réfléchir. A la question posée par Judith Lerner, la jeune journaliste de Hâaretz : Pourquoi les révolutions ne sont pas faites par des hommes plus humains ? Godard répond : Parce que les hommes les plus humains font des bibliothèques. Et une voix d’ajouter « …et des cimetières ». Plus loin : « On parle toujours de la clef du problème et on oublie la serrure ». A propos du communisme, Godard dit qu’il a existé une seule fois durant deux fois quarante cinq minutes quand l’équipe Honved de Budapest (Hongrie) avait gagné de six à trois contre l’équipe d’Angleterre parce qu’elle jouait collectif alors que le jeu des anglais était individuel !


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« Notre musique » est un essai philosophico-politique sur la violence, la guerre  et le totalitarisme. Godard le penseur fait référence à Hannah Arendt, Maurice Blanchot, Lévinas, Musil, Claude Lefort, excusez du peu. Par exemple « les démocraties modernes prédisposent au totalitarisme parce qu’elles ont institué el politique en activité et domaine de pensée séparés » (Lefort). Quant à la violence, Godard fait dire à l’un de ses personnages  qu’elle est dangereuse parce qu’elle laisse des traces profondes et coupe toutes les lignes de vie. L’outrage de l’anéantissement est indélébile et suscite un sentiment d’horreur à jamais incrusté dans la peau.

 


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L’un des personnages clefs du film est la jeune Olga, juive française d’origine russe, tourmentée par l’Histoire et le sens de la vie. Pacifiste convaincue elle croit que le suicide « est le seul problème philosophique vraiment sérieux ». Pour elle la liberté serait totale s’il nous était indifférent de vivre ou  mourir. Selon elle le monde civilisé va vers la catastrophe et il serait « absurde de vouloir sauver les meubles quand la maison brûle ». « S’il reste une chance à saisir c’est celle des vaincus ». Allant jusqu’au bout de ses convictions, elle finit par menacer de se faire « exploser » dans une salle de cinéma à Tel Aviv par désir de paix et invitait les spectateurs présents à la rejoindre. Elle portait une sacoche rouge sur les épaules. Quand les tireurs d’élite l’ont   « descendu » ils n’y ont trouvé que des livres. C’est là du moins la version que l’oncle d’Olga, Garcia Ramon livre à Godard au téléphone sans que nous sachions vraiment s’il s’agit de la vraie Olga, celle du film  ou d’une autre. Le film se termine d’ailleurs sur l’évocation post mortem du personnage que Godard imagine dans un paradis étroitement surveillé par les marines…


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