De Valparaiso à Nice

Publié le par Drinkel

apro155Tout cinéphile dispose d’une géographie imaginaire et refait l’Histoire du cinéma pour son propre compte. Il y a des films qui nous ont marqué de leur impact et se sont incorporé à  notre sensibilité. Je voudrais, dans le cadre de ma rubrique consacrée à l’Histoire du cinéma évoquer quelques titres de documentaires, et quelques cinéastes qui ont révolutionné ce genre majeur et aujourd’hui en pleine métamorphose.

A Valparaiso de Joris Ivens

valparaisoValparaiso est une ville chilienne située entre la Cordillère des Andes et l’Océan Pacifique. C’est le titre d’un bijou cinématographique signé Joris Ivens, cinéaste voyageur, poète de la Nature et témoin capital de notre temps. Val Paraiso, à prononcer à l’espagnole comme dit la voix off, signifie quelque chose comme vallée paradisiaque, site enchanteur. Joris Ivens, cinéaste d’origine néerlandaise a toujours abordé dans ses films le rapport du couple Homme/nature, dans une perspective dialectique en montrant « les hommes dans leur travail…leurs luttes contre la nature et contre l’oppression sociale » (Sadoul). A Valparaiso nous donne à voir ce combat titanesque contre les éléments. Les protagonistes en sont le soleil, le vent, la mer et les hommes qui cherchent à les domestiquer. Il faut se prémunir contre les incendies qui menacent les échafaudages en bois, gérer la rareté en eau par des procédés ingénus, survivre aux catastrophes telluriques, et faire face aux dangers qui viennent du grand large : invasions, tsunamis…De cette histoire tumultueuse est née cette ville dont la configuration étagée (construite à la verticale) sur quarante deux collines en fait un lieu magique unique au monde.Joris Ivens

Des panoramiques montrent la ville adossée à ses collines. Ensuite la caméra nous promène à l’intérieur des rues, entre les maisons construites en bois à cause des dangers sismiques. Des escaliers successifs relient les hauts quartiers au port et font le bonheur des gamins qui glissent sur les rampes pour atteindre la mer. De multiples ascenseurs montent et descendent pour le transport des habitants qui donnent l’impression d’habiter une gigantesque tour. Les pannes d’électricité en rendent l’usage périlleux et il arrive que les habitants restent prisonniers pendant des heures dans ces immenses cages. La caméra nous introduit dans l’un de ces engins et nous rapproche des usagers, hommes et femmes aux visages souriants. Leur douceur naturelle les rend proches et tellement humains…La lumière du Pacifique imprègne les êtres et les choses à Valparaiso. chris-markerLe film est servi par le commentaire poétique de Chris Marker qui deviendra on le sait l’un des maîtres du genre (la Spirale sur le coup d’état au Chili, Level 5 au sujet de la résistance d’Okinawa…). A l’origine ce documentaire de vingt six minutes était un exercice au profit d’étudiants chiliens sous la direction de Joris Ivens. Les historiens du cinéma hésitent à en donner la paternité au seul Ivens. C’est l’exemple même du travail collectif et les connaisseurs de l’œuvre de Chris Marker y décèlent l’emprunte du maître pour qui  « …le commentaire d’un film n’est pas ce qu’on ajoute aux images, mais presque l’élément premier, fondamental » (Sadoul).

De Vaparaiso à Niceexpo jean vigo

Nous retrouvons la même veine poétique dans le documentaire de Jean Vigo, intitulé A propos de Nice. Tourné en 1929 en collaboration avec Boris Kaufman, frère cadet du célèbre Dziga Vertov, ce film est un violent réquisitoire anti bourgeois où Jean Vigo qui n’avait que vingt quatre ans, mettait  en pratique les théories de Vertov sur le « ciné-œil » (pendant du « ciné-poing » d’Eisenstein)  et s’essayait au montage parallèle. La ville de Nice, paradis du tourisme et de l’argent mafieux est perçue à travers ses contradictions les plus violentes. D’un côté, la faune riche et désœuvrée qui occupe les casinos et les Palaces de la Promenade des Anglais et de l’autre les bas- fonds  du Vieux Nice et des quartiers marginalisés où croupissent les miséreux et les laisser pour compte de la société capitaliste. Des images de fête lors du Carnaval  alternent avec un cortège funèbre, de riches bourgeoises  toutes nues tandis que des enfants abandonnés errent dans les rues…Un régiment défile et des navires de guerre accostent dans la baie. Le capitalisme c’est la Guerre.image0011

A l’issue de la seconde projection du film qui eût lieu le 14 juin 1930 au théâtre du Vieux colombier à Paris, Jean Vigo donna une conférence sur le cinéma social :

« Le Monsieur qui fait du documentaire social est ce type assez mince pour se glisser dans le trou d’une serrure…Le documentaire social exige que l’on prenne position, car il met les points sur les i ». x1padjo0uco2h1j02sqopd1bf5

 

Publié dans Histoire du cinéma

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