De l'autre côté du détroit- Cinéma et terre d'Espagne.

Publié le par Drinkel

Le cinéma espagnol est plus que centenaire. Dès la fin du dix neuvième siècle les premiers opérateurs ont commencé à fabriquer de petits films sur le modèle de ceux qui furent réalisés à la même époque par les frères Lumière. On peut citer le film d’Eduardo Jimenez La salida de la misa doce del pilar de Zaragoza, premier film tourné en Espagne (1886) ainsi que Rina en un café du catalan Frutuoso Gelabert et surtout les films de Segundo de Chomon  souvent comparé à Georges Méliés. Il utilisa comme ce dernier des procédés de trucage et fut le premier cinéaste espagnol à utiliser un travelling dans Vida, Pasion et muerte de Jésucristo . Les premières maisons de production ainsi que les premières salles de projection furent créées au début du vingtième siècle. En 1914 l’Espagne comptait plus de sept cent salles et près d’une vingtaine de maisons de production. Malgré ces conditions favorables, le cinéma de qualité tarda à faire son apparition en comparaison du formidable essor que le septième art connaissait dans les autres pays européens et en Amérique à la même époque. La dictature de Primo de Rivera (1923-1931) permit un développement quantitatif (30 films en 1926), mais la qualité tarda à venir excepté quelques titres. Les historiens retiennent les films de Florian Rey, notamment La aldea maldita (1927) et surtout Noblessa baturra(1935) et Morena clara (1936).

L e cinéma espagnol sous la République

Avec l’avènement de la République (1931) le cinéma devint une affaire d’Etat. De grands studios furent construits à Madrid et Barcelone. Le secteur de la distribution fut organisé à l’échelle nationale, avec encouragement pour l’exploitation de films d’auteurs et des films pédagogiques. Le mouvement critique fit son apparition avec la création de ciné-clubs (dès 1928) et la publication  des premières revues de cinéma dont Nuestro cinéma, une revue de grande qualité. Des œuvres cinématographiques d’importance virent le jour notamment  l’admirable Terre sans pain de Luis Bunuel (1932). 23037Ce film offre, comme l’a écrit Mercé Ibarz « …l’image concentrée de l’Espagne la plus ténébreuse, de sa pauvreté extrême et de la lutte féroce pour la survie sur une terre stérile ». Ce documentaire tourné dans une région montagneuse (las Hurdes) est considéré comme un film fondateur du genre, une sorte d’essai cinématographique sur les réalités sociologiques et humaines d’une région déshéritée de l’Espagne profonde. Il choquera, par ses images de désolation et de mort les esprits mous y compris parmi les républicains puisque le film fut interdit en 1933 et ne fut reconnu comme œuvre maîtresse qu’au début de la guerre civile.BunuelLuis193

Avant ce film, Luis Bunuel avait réalisé avec le peintre Salvador Dali un film surréaliste, Le chien andalou (1929) en s’inspirant des procédés de l’écriture automatique prônée par les surréalistes. Le film fut écrit en six jours et eût un retentissement considérable. Il resta à l’affiche huit mois au studio 28 à Paris et scandalisa par ses images violentes (on se souvient de l’œil et du rasoir) une bonne partie du public petit bourgeois.bunuel02

Malgré ces premiers succès, le cinéma espagnol souffrit durant  la période républicaine d’un exode des compétences du en partie à l’avènement du parlant. Beaucoup de techniciens et quelques cinéastes ont préféré émigrer en Amérique où ils étaient sollicités pour travailler sur les versions espagnoles destinées au marché sud américain et au public hispanophone en général.

L’époque franquiste

A la fin de la guerre le secteur du cinéma fut repris en main par le régime franquiste qui en fit un instrument de propagande au service de l’Eglise et de l’Etat. Parallèlement, un cinéma destiné à la consommation populaire avec les ingrédients du sexe et de la comédie bon marché occupa les écrans dans les années cinquante et soixante. Ce genre porta le nom de Landisme, en référence à l’acteur à succès Alfredo Landa.

Le régime connut un semblant d’ouverture au milieu des années soixante sous la pression du mouvement démocratique. L’ouverture au reste du monde capitaliste, nécessitait une libéralisation du régime et un assouplissement du contrôle sur les productions artistiques. Des cinéastes comme Carlos Saura, Antonio Bardem, Luis Garcia Berlanga, Jaime Chavarri, ont commencé à faire des films relativement « osés » au vu de la rigueur franquiste. Le producteur Elias Querejeta encouragea des œuvres à haut risque sur le plan politique et commercial.dali

Parmi les œuvres marquantes de cette période on peut citer La caza (la chasse) réalisé en 1965. Carlos Saura prend comme prétexte une partie de chasse pour mettre en présence des survivants de la guerre ayant appartenu aux deux blocs antagonistes. Les lieux (la Castille) , la chaleur torride, la poursuite des proies rappellent aux uns et aux autres des situations vécues. Des rancœurs non assouvis, des souvenirs traumatisants remontent en surface pour se résoudre en violence réelle. Seul échappe au carnage final un jeune homme qui n’a pas vécu la guerre et ne comprend donc pas l’origine de cette haine qui oppose soudain ses compagnons. Le film a été tourné entre Tolède et Aranjuez où de violents combats avaient opposé les républicains et les phalangistes. La Caza fut primé en 1966 au festival de Berlin (Ours d’or). Depuis cette date de nombreux cinéastes ont cherché à l’instar de Saura à rendre compte de cette période tragique de l’histoire récente de l’Espagne.

C’est le cas de Victor Erice dans son film émouvant El esperitu de la colmena  (L’esprit de la ruche). L’action du film se situe dans l’immédiat après guerre au moment où les franquistes vainqueurs de la guerre civile se livrent à la traque des vaincus. Les faits sont relatés du point de vue d’une petite fille, l’actrice Anna Torrent dont le regard « captivera et perturbera la moitié de l’Espagne ». La petite Anna, hantée par le personnage de Frankenstein découvert lors d’une projection dans son village, finit par croire à son existence réelle en écoutant fortuitement la voix d’un inconnu qui vient se cacher dans un hangar abandonné aux confins du village.EspirituColmena04 Frankenstein en l’occurrence est un fugitif républicain qui vient chercher refuge pour échapper à ses persécuteurs. Il finit par être découvert et sera fusillé par la milice. Au-delà de l’anecdote, c’est le regard porté par la fillette sur le monde des adultes, qui émeut et interpelle le spectateur. Victor Erice décrit l’univers fasciste comme un monde sans vie, d’où est absente toute chaleur humaine, où les destins individuels s’écoulent et s’évaporent de manière absurde…La petite fille ne comprend rien aux gesticulations des adultes, sa mère qui passe le plus clair de son temps à écrire à un personnage invisible, son père qui cultive les abeilles et écoute la radio  le soir en faisant les mêmes gestes répétitifs. Lasse de cet univers auquel elle ne comprend rien la petite quitte le village dans une fuite désespérée et angoissée avant d’être rattrapée par les villageois partis à sa recherche.el espiritu de la colmena 2 (Small)

De leur côté les cinéastes Antonio Bardem et José Luis Berlanga ont joué un rôle décisif dans l’évolution du cinéma espagnol. Avec El verdugo (Le bourreau,1963) Bardem a réalisé l’une des œuvres les plus originales du cinéma espagnol. Il utilisa le registre de l’humour pour dénoncer la peine de mort au moment même où le régime franquiste condamnait le dirigeant communiste Julien Grimau à la peine capitale pour des faits datant de la guerre civile. De son côté Luis Berlanga avait réalisé un chef d’œuvre d’humour avec une veine populaire remarquable avec son film Bienvenu Monsieur Marshall où il tourne en dérision l’aide étrangère tant recherchée par le régime et met au contraire en valeur les vertus de solidarité pour surmonter les difficultés économiques.berlanga00BardemJuanAntonio

 

 

Publié dans Histoire du cinéma

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