Corps célestes et destins de femmes...

Publié le par Drinkel

 

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Les films en compétition au dernier festival du film femmes de Salé ont été réalisés pour la plupart par de jeunes cinéastes dont c’était souvent le premier long métrage de fiction. C’est le cas de l’italienne Alice Rohrwacher dont le Corpo celeste a suscité réflexion et intérêt pour son traitement novateur du thème de l’éducation religieuse en milieu catholique. Agée de 29 ans, Alice Rohrwacher a fait son entrée dans le septième Art par la meilleure porte, celle du documentaire qui aiguise le regard et apprend l’économie du style. Et on s’en rend bien compte dans ce Corpo celeste, tourné en Calabre dans le sud de l’Italie où le catholicisme officiel cohabite avec la mystique populaire, et c’est bien cette dualité qui est traitée avec une approche quasi ethnographique par Alice Rohrwacher. La cinéaste déclare faire des films pour la recherche, un cinéma anthropologique qui cherche à comprendre ce qui est différent et lointain, en somme rendre compte de l’Altérité.

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Comme le personnage principal du film, la jeune Marta âgée de treize ans, la réalisatrice est étrangère au lieu et à ses traditions. On pouvait craindre le pire, s’agissant d’un film qui traite de la question de l’initiation religieuse. Il n’ ya là ni prosélytisme ni rejet du fait religieux. D’autant plus que la cinéaste ne semble pas être de confession catholique. Il s’agit dans ce film du regard neuf qu’une pré -adolescente venue d’ailleurs (de Suisse)  porte sur les faits de religion tels qu’ils sont enseignés et vécus par elle, un regard pur mais critique avec un entendement aux aguets, qui décèle la moindre contradiction entre les paroles et les actes et qui juge les autres sur les faits et non les intentions. Le trouble s’installe peu à peu et la confiance se mue en suspicion. La morale enseignée et les cours de catéchisme lui révèlent l’hypocrisie et l’égoïsme des adultes, voire leur cynisme lorsqu’elle assiste impuissante au « meurtre » des chatons nés dans la paroisse…Alors là elle n’en peut plus et fugue, décidée à renoncer pour de bon à sa confirmation avant de découvrir un autre aspect de la religion suite à la rencontre fortuite du prêtre qui l’emmène dans un village de montagne abandonné pour récupérer un christ esseulé et menacé de tomber en ruine. Un christ en colère qui saute par dessus bord de la camionnette où il est transporté . Marta  comprend enfin le sens d’une  formule hermétique apprise dans le cours de catéchisme et que personne n’a voulu lui expliquer. Elle évoque un christ furieux. Cette dernière partie est peut-être la plus réussie et rappelle le meilleur du cinéma mystique (Bunuel, Glauber Rocha, Pasolini…).

On s’étonne d’apprendre que la réalisatrice, Alice Rohrwacher a tourné avec du matériel léger, caméra à l’épaule, presque en amateur, mais sa démarche est d’autant plus convaincante, proche  du cinéma vérité qui lui permet de cerner au plus près les êtres et les choses.


   Dans la même veine ethnographique, la réalisatrice franco-burkinabé, Sarah Bouyain a signé son premier long métrage Notre étrangère, présenté en compétition à cette cinquième édition du FFFS. C’est  l’histoire d’une quête des origines, interprétée magistralement par la belle Dorylia Calmel qui campe le rôle d’Amy, une jeune métisse parisienne qui va au Burkina le pays de ses aïeux, à la recherche de sa mère dont elle fut séparée à l’âge de huit ans. Parallèlement, le film suit le destin de Marianne, une femme africaine de quarante cinq ans, qui travaille comme technicienne de surface à Paris et qui garde l’espoir de retrouver sa fille dont elle fut séparée, alors que celle-ci était encore enfant… On l’aura deviné, ces deux personnages sont faits pour se retrouver même si la réalisatrice n’en dit pas plus.  A côté d’elle d’autres femmes, non moins attachantes, évoluent à Paris et à Bobo Dioulasso, comme cette tante (l’admirable Blandine Yaméogo) amochée par la vie et qui se réfugie dans l’alcool, mais retrouve l’espoir avec l’apparition d’Amy qu’elle a élevée après la fugue de sa mère…Ou cette autre femme seule, la belle Esther, parisienne qui cherche à adopter une enfant sans comprendre les réticences de sa meilleure amie, l’africaine Marianne, à ce sujet. Le film tire sa richesse de cette confrontation de portraits de femmes, éloignés dans l’espace mais dont le vécu est tissé des mêmes souffrances et des mêmes aspirations. Sarah Bouyain est venue elle aussi du documentaire après avoir fait des études de cinéma à l’Ecole Louis Lumière. Elle signe là son premier film de fiction,  un coup d’essai qui s’est révélé un coup de maître…

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     Parmi les moments forts de cette cinquième édition du festival de films de femmes de Salé il faut mentionner la découverte par le public du beau film australien, Lou qui est le second long métrage de la jeune réalisatrice Belinda  Chayco venue au cinéma depuis l’Ecriture. Elle fut d’abord journaliste, puis scénariste avant de passer à la réalisation. C’est l’une des rares femmes dans l’industrie cinématographique australienne, et se dit elle-même admiratrice de Jane Campion et d’Agnès Varda. Lou raconte l’histoire d’une famille abandonnée par le père, avec une jeune maman nommée Riah qui doit élever toute seule ses trois filles dont l’aînée Lou qui n’a que douze ans. Au moment où le père abandonne la famille, nous assistons à l’arrivée du grand père, un vieux jeune atteint par la maladie d’Alzeihmer « fou » et attachant comme il se doit…Ce personnage a été inspiré à la réalisatrice par son propre oncle , d’où la justesse des détails et des faits observés et racontés. John Hurt qui a interprété ce rôle a obtenu le prix du meilleur premier rôle masculin au festival de Salé. Un prix qui fait l’unanimité tant ce personnage est attachant. Mais c’est la petite Lou qui est le personnage central du film autour duquel sont tissés les liens qui unissent les protagonistes du film. Comme le personnage du film italien Corpo celeste, elle est dans cet âge où on bascule de l’enfance dans l’adolescence avec toutes les métamorphoses physiques et psychologiques que cela entraîne. Film sur la quête d’amour fantasmé ou réel, celui contrarié de la mère pour son amant, celui du grand-père pour la femme de sa vie (Annie)  dont il voit le substitut dans la jeune Lou, celui de Lou pour le père absent et qu’elle se complaît à remplacer dans l’histoire d’amour simulée avec le grand père…  « C’est un film sur la nature transcendante de l’amour » affirme la réalisatrice. L’important c’est l’Amour en soi, qui donne la force d’accepter la vie et d’affronter le monde.


   Ce qu’on retient de ce film c’est sa fraîcheur et son incroyable jeunesse. John Hurt paraît incroyablement vivant et sensible malgré sa différence d’âge avec les autres personnages du film. Il aurait déclaré que ce rôle était l’un des meilleurs de sa carrière et qu’il aurait pleuré dans deux films : Elephant man  et celui-ci. La belle Emily Barclay que nous avons eu le plaisir de rencontrer à Salé est merveilleusement jeune dans le rôle d’une mère assoiffée de tendresse, comme la merveilleuse Lilly Bell-Tindley qui a interprété Lou.  A ce propos, Emily Barclay nous a appris lors de la discussion du film, que Lilly fut la première à s'être présentée lors du casting et qu’elle fut immédiatement choisie, la réalisatrice ayant été convaincue du premier regard  qu’elle avait son personnage….Elle n'avait pas tort.

 

 

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