Cinéma et Terre d'Espagne (deuxième partie)

Publié le par Drinkel

viridiana (1)Le cinéma espagnol a connu un regain de vitalité ces dernières années comme l’atteste sa présence et ses succès dans les festivals internationaux. Au moment où il est question de renouveau du cinéma marocain il est important de tirer quelques enseignements de l’expérience de nos voisins immédiats, non pour les imiter mais pour trouver notre propre voie en s’inspirant des expériences novatrices en ce domaine. Dans la première partie de cet article j’ai donné un bref aperçu historique de l’évolution du cinéma espagnol de l’origine à la mort de Franco.

Le cinéma de la Rupture

Après la mort du caudillo la société espagnole connut une période de transition sans heurts majeurs malgré l’épisode du cortès pendant laquelle des militaires putschistes investirent l’enceinte du Parlement. Cela eût pour conséquence d’affermir la légitimité de juan Carlos sur des bases consensuelles. Mais bientôt la movida allait toucher des secteurs de plus en plus importants de la société espagnole. L’ouverture culturelle et politique a commencé en avril 1977 après la légalisation du Parti communiste. Sur le plan cinématographique cette ouverture s’est traduite par la levée de la censure. Viridiana, le film culte de Bunuel est enfin projeté à Madrid après seize ans d’interdiction. Les espagnols découvrent l’histoire du cinéma (Le cuirassé Potemkine libéré en Août 1977) et les délices du cinéma érotique (les japonais).viridiana-poster

Parmi les films qui ont marqué la décennie soixante dix me revient en mémoire le film intitulé Furtivos de José Luis Boreau. Film qui dégage une énergie inouïe avec des acteurs exceptionnels et une cadre naturel sauvage (la forêt qui avoisine Madrid). Il raconte l’histoire d’un jeune chasseur, Angel (Ovidi Montllor) qui vit avec sa mère, la terrible Lola Gaos, possessive et autoritaire, et l’intrusion d’une belle étrangère, Milagros (Alicia Sanchez)  que le fils a rencontrée à l’occasion d’un voyage en ville et dont il va tomber amoureux. Il décide de l’accueillir dans la maison maternelle ce qui va exacerber la jalousie de sa mère et créer une situation explosive où le désir quasi incestueux nourrit la violence dans ce trio infernal… des scènes de chasse et de braconnage accentuent  cette atmosphère où les passions se montrent à nue d1117481567 0ans une nature quasi vierge.1998 Lola Gaos 30-20cms aprox

Nous retrouvons cette même violence de l’Espagne rurale dans le film Pascual Duarte (1976) adapté du célèbre roman La familia de Pascual Duarte écrit par Camillo José Cela (prix Nobel de littérature) en 1942. Le film raconte les trente années de vie d’un paysan de l’Extremadura condamné à mort après avoir commis  une série de crimes dont celui de sa propre mère. Ce paysan devenu tueur du fait de sa condition est le produit d’une situation historique.  « Celui que le destin poursuit n’y échappe pas même s’il se cache sous les pierres », avait écrit au sujet de ce personnage José Cela. Le réalisateur a réussi a transposer l’atmosphère du roman et la complexité du personnage interprété magistralement par José Luis Gomez qui obtint pour ce rôle le prix d’interprétation au festival de cannes en 1978.19141 121 garycooper

Dans la même lignée on peut citer le film de Mario camus « Les saints innocents », une adaptation du roman portant le même titre de Miguel Delibes. L’histoire du film se déroule encore une fois dans cette région de l’Extrémadura propice à toutes les violences à cause de son histoire et des structures féodales qui y ont perduré jusqu’aux années soixante. Le film raconte les rapports de domination qu’entretient une famille de riches propriétaires terriens avec des paysans sans terre qui subissent avec résignation l’exploitation et les brimades. Seul un oncle, perçu comme une sorte de fou du village , transforme la rancœur en acte de vengeance et finit par tuer le « seigneur » en lui jetant une corde au coup du haut d’un arbre. L’acteur Francisco Rabal qui a joué le rôle de l’idiot a obtenu le prix d’interprétation au festival de Cannes en 1984.

J’ai écrit dans un article au sujet du cinéma marocain  (publié dans ce blog) l’importance pour nos cinéastes d’établir des ponts avec la littérature d’autant plus que notre cinéma souffre de l’absence de grands scénaristes. L’exemple espagnol confirme cette importance de la jonction entre littérature et cinéma, comme du reste le cinéma français. On sait le rôle qu’ont joué des  écrivains comme Pagnol, Cocteau, Malraux ou Prévert dans l’enrichissement thématique  du cinéma de l’hexagone.EspirituColmena04

Avant d’aborder les nouvelles tendances du cinéma espagnol  je voudrais mentionner un film qui doit être vu par tout ceux qui militent ou s’intéressent aux droits de l’Homme. Il s’agit du « crime de Cuenca » (1979) de la regrettée Pilar Miro. Ce film est un réquisitoire implacable contre la pratique de la torture. L’histoire du film est antérieure à la guerre civile et s’inspire de faits réels. Victimes d’une erreur judiciaire deux bergers sont emprisonnés et livrés à leurs bourreaux pour avouer sous la torture des crimes qu’ils n’ont pas commis. Des scènes insoutenables font inévitablement penser aux sévices dont furent victimes plus tard les militants anti franquistes. Même durant la période de transition le film fut interdit par le ministère espagnol de la culture. Il a fallu qu’il soir présenté et remarqué au festival de Berlin (1980) pour que l’Espagne démocratique autorise sa sortie. Pilar Miro, la réalisatrice du film fut nommée directrice du centre cinématographique espagnole par le premier gouvernement socialiste. On lui doit la loi Piro qui imposa un quota de films espagnols sur les écrans pour protéger le cinéma dans ce pays. Elle a signé d’autres films remarquables comme « Gary cooper qui estas en los cielos ». Sa mort prématurée (1997) fut une grande perte pour le cinéma espagnol et le cinéma tout court.lola gaos

 

 

 

 

 

Publié dans Histoire du cinéma

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