Ben Barka, naissance du cinéma marocain.

Publié le par Drinkel

 

3333297549042En écrivant mon dernier article sur Georges Franju, je n’ai pu m’empêcher de penser au hasard (mais est-ce un hasard ?) qui a fait que Franju ait été l’un des derniers témoins oculaires à avoir vu Ben Barka vivant, juste avant que ce dernier ne  soit interpellé par des policiers français devant la brasserie Lipp à Paris le 29 Octobre 1965 à midi 45, au moment même où le leader de l’opposition marocaine  s’apprêtait à rejoindre Franju pour un déjeuner de travail. Ceux qui ont organisé ce piège macabre connaissaient-ils l’univers cinématographique inquiétant de Georges Franju ?

Revoyant des extraits du film Les Yeux sans visage je n’ai pu m’empêcher d’établir une comparaison entre certaines séquences du film et des faits rapportés sur l’enlèvement et la séquestration du leader marocain dans la villa de Bouchesseiche à Fontenay Le Vicomte. Dans une séquence du film on voit une femme au volant d’une 2CV, roulant la nuit. Sur le siège arrière se tient un corps inerte. Puis la voiture s’arrête et la femme jette le cadavre dans l’eau d’un barrage. Dans une autre scène, on voit le terrible docteur Genessier (Pierre Brasseur) se livrer à la besogne macabre qui consiste à découper le derme des victimes pour le greffer sur le visage détruit de sa fille Christiane à la suite d’un accident. Et je ne puis m’empêcher de penser aux bourreaux de Ben Barka, qui dans une villa pas très loin (le film de Franju fut tourné à Fontenay- aux-Roses) ont martyrisé au poignard (le bistouri d’Oufkir, comme cela a été rapporté par des témoins) le révolutionnaire marocain. Il y a plus d’une passerelle entre la réalité et la fiction et le fantastique prend quelquefois des allures de cauchemar. Et je comprends le remords éprouvé par Franju (des propos  cités par Fréderique Moreau et rapportés par Serge Le Péron, cf. site keswick film club).

8566 Duras-MargueriteLAhmed-Dlimi2es tueurs se sont servis du nom du grand cinéaste français et celui de Marguerite Duras pour attirer Ben Barka à Paris. Comment le leader marocain pouvait-il douter un seul instant de ces valeurs sûres de l’intelligentsia française ? Ce tragique enlèvement pose la grave question de la manipulation des intellectuels par les services. On n’est jamais assez prudent dans ses fréquentations, et Marguerite Duras aurait dû se poser des questions sur le jeune protégé dont elle fut la marraine de prison, à savoir Georges Figon, un voyou qui se pique de culture, admirateur du gangster Jo Attia depuis qu’il a été incarcéré avec lui pour braquage (condamné à vingt ans de prison en Allemagne, il en a fait quinze), interné à dix huit ans dans l'asile de Villejuif par sa famile, pour lui éviter le désohneur de la prison…Et c’est bien ce Figon là qui a proposé à Marguerite Duras d’écrire le scénario du film Basta ! qui allait servir d’appât pour attirer l’espoir de la Révolution marocaine en ces années de durs combats…La suite de l'histoire on la connait. Duras contacte Franju, dont l’intégrité morale est indiscutable. En plus, ses films n’avaient pas le succès commercial qu’il escomptait. Qui aurait refusé l’offre de diriger Ben Barka en personne, de faire un film sur les déshérités et leur combat dans les trois continents, et de crier haut et fort Basta !  à l’impérialisme.

38k56-ben barka

Le volet cinématographique de l’affaire Ben Barka est fondamental. Je m’étonne que les cinéphiles marocains et les historiens du cinéma n’aient pas pris suffisamment conscience de ce fait. Et ce n’est peut-être pas pur hasard que Hassan II ait nommé pendant plusieurs années à la tête du Centre Cinématographique Marocain un certain Ben Barka, du prénom de Souheil, même s’il n’a rien à voir avec son homonyme. Avouons qu’il y a beaucoup de coïncidences cinématographiques dans cette affaire !

45968062 600full-souheil-ben--barka-copie-1          

Le nom de Ben Barka fait désormais partie de l'Histoire du cinéma. Plusieurs cinéastes ont déjà réalisé des films sur son enlèvement (Yves Boisset, Jean Pierre Sinapi et Serge Le Péron). Le scénario du projet du film Basta! qui a couté la vie à Mehdi Ben Barka a été enfin retrouvé. Je propose qu'il soit confié à un jeune cinéaste marocain de talent et produit par le CCM. De même je propose que la date du 29 Octobre 1965 soit considérée comme la date anniversaire de la naissance du cinéma marocain.   

 

Commenter cet article