Adieu l'ami.

Publié le par Drinkel

Un vieux des ciné-clubs est mort, un des nôtres qui a fait sa révérence et s’en est allé de l’autre côté de l’Ecran. Tahar Cheriâa, pur produit de la cinéphilie maghrébine et du mouvement ciné-club est entré « en cinéma » comme on dit pour la religion, après sa conversion précoce au ciné-club Louis Lumière de Sfax. On ne dira jamais assez le rôle majeur de ces associations culturelles qui ont essaimé un peu partout au Maghreb à partir des années cinquante modelant la sensibilité et aiguisant la réflexion de milliers de cinéphiles. Tous ceux qui comptent aujourd’hui dans le secteur cinématographique et même au-delà sont passés par ces associations, véritables rushes de militants dévoués au culte du septième Art. A titre d’exemple le même ciné-club qui a donné Cheriâa a produit Nouri Bouzid, Moncef Douib. Le ciné club de Meknés a donné Hamid Bennani, celui de Rabat Noureddine Saïl, celui de Tanger Driss Karim, Moumen Smihi. Le ciné club de Hammam Lif a donné Moncef Ben M’rad, celui de Tunis Férid Boughedir, celui de Casablanca Mohamed Reggab… Quelques français qui comptent dans le domaine de la critique cinématographique  sont issus de ce mouvement. Barthélémy Amengual, Jean Narboni sont issus du ciné-club d’Alger.Le cinéaste René Vautier (Avoir vingt ans dans les Aurès) s’occupait des ciné-pop (ciné-clubs ambulants avec projections débats en plein air à travers l’Algérie dans les premières années de l’indépendance), mouvement dont fit partie le grand critique et historien du cinéma Guy Hennebelle qui était alors journaliste à Alger. Alain Bergala est passé par le ciné-club de Marrakech. Le chef opérateur Christophe Pollock était membre du ciné- club de Khouribga (il a fait entre autres l'image de l' Eloge de l’amour de J.L.Godard). Il y a bien une génération ciné-club au Maghreb et on s’étonne qu’un mouvement d’une telle ampleur n’ait pas encore trouvé ses historiens. Les sociologues qui travaillent sur la formation des élites devraient y réfléchir. Je parle ici de la génération qui a précédé les années quatre vingt, bilingue et laïque, moderniste et progressiste, parfaitement synchrone avec les mouvements d’avant-garde en Europe et en Amérique à la même époque.

Tahar Chériaa fut avec quelques autres, le « leader d’opinion » comme disent les sociologues, de ce mouvement. Ses articles et ses prises de parole avaient valeur de manifeste, surtout à partir de 1966 quand il fonda les JCC (Journées cinématographiques de Carthage) qui allaient devenir le rendez-vous incontournable des cinéastes africains et arabes en cette période chargée d’attentes et d’espoirs. A cette époque on parlait de lutte pour l’émancipation des écrans arabes et africains de l’hégémonie de la M.P.P.D.A  et des majors américaines  qui imposaient leurs films au besoin par des pressions et des sanctions contre les Etats comme cela s’est passé dans l’Egypte nassérienne. Ces mêmes multinationales voyaient d’un mauvais œil la création d’un festival de cinéma arabe et africain qui avait des objectifs culturels. Tahar Chériaa sentant son festival menacé par ces mêmes majors, en fit part à son ami Sembène  Ousmène et tous deux entreprirent de créer un second lieu de rencontre, au cas où, et ce fut la création du FESPACO en 1972 à Ouagadougou, précédé de deux semaines de cinéma africain dont la première eût lieu en 1969 à Ouaga. Cette même année Tahar Cheriaa fut emprisonné par Bourguiba pour délit d’opinion (c’était l’époque de la chasse aux sorcières après l’échec de la politique des coopératives agricoles prônée par Ben Salah). Je me souviens du mouvement de solidarité en Europe et au Maghreb pour la libération de Tahar Cheriâa, événement associé dans ma mémoire avec l’Affaire Langlois qui suscita un lever de bouclier en France et dans le monde après la décision de Malraux de contrecarrer les projets du conservateur de la Cinémathèque française. Je compris par ces deux événements presque simultanés (j’étais en terminale) l’enjeu que représentait  le cinéma dans la lutte pour la défense des libertés individuelles et collectives.

 J’ai lu les premiers articlesde Chériaa dans la revue Cinéma 3 créée par Noureddine Saïl en 1970. Je me souviens en particulier d’un texte sur le rôle du cinéma dans la société arabe. Je n'ai rencontré personnellement Tahar Cheriaa que bien plus tard, à Tunis et puis à Khouribga où il m’a accordé un entretien dans le cadre de l’émission Grand Ecran que j’animais à la télé marocaine dans les années quatre vingt. Je conserve de lui l’image d’un esprit vif, irascible par moments mais très solide intellectuellement. Il avait toujours une longueur d’avance sur son interlocuteur. Malgré l’âge et les premiers signes de la maladie, il préférait les longues veillées avec les cinéphiles dans le jardin de l’hôtel Safir plutôt que monter dans sa chambre. Comme Sembène, Chahine, Salah Abou Seif, Glauber Rocha… il brûlait la chandelle des deux bouts. J’ai appris que même malade, il avait  tenu à participer cette année à l’hommage que le festival de Carthage lui a rendu avant de s’éteindre dignement quelques jours plus tard. Adieu l’ami !

 

Commenter cet article