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Mercredi 13 février 3 13 /02 /Fév 23:44

tinghir

 

Le vrai cinéma révèle, donne à voir. C’est un merveilleux moyen de connaissance et d’exploration de mondes inconnus même quand ils nous sont proches. Le cinéma fait naître du désir, suscite en nous l’envie d’aller voir ailleurs. Par exemple soudain un nom, Todgha, vallée du même nom, une nature foisonnante au milieu d’ocres remparts, et une voix, celle d’un chanteur: Shlomo Bar. Il y a des apparitions miraculeuses, un visage qui vous était jusque là inconnu, et un morceau de montagne et d’enfance qui font irruption comme un rêve enfoui et toujours intact…

 

bar  

On a beaucoup écrit et glosé sur le film de Kamal Hachkar, et oublié cette simple vérité qu’il parle de nous tous qui avons perdu un lieu, un  heimat , au sens fort que les allemands donnent au lieu de naissance. Peu de marocains peuvent se vanter aujourd’hui d’avoir gardé des liens avec leur terroir d’origine, leur tribu, ou même la médina où ils ont vu le jour. Alors les diasporas sont nombreuses et ne concernent pas seulement les juifs marocains partis en Orient de gré ou de force au milieu du siècle dernier. Les exodes, qu’ils soient vers les capitales européennes et le brouillard des pays du nord, ou vers le taudis des grandes villes marocaines, ou vers l’Orient mythique, sont un seul et même exil vécu douloureusement par ceux qui ont perdu à jamais leurs racines. Ce n’est pas le lieu  de revenir ici sur les causes historiques, politiques et économiques qui ont entraîné cet exode massif et privé le pays de ses composantes ethniques, religieuses et culturelles…Des politiques néfastes, le colonialisme, le sionisme et les idéologies intégristes y sont pour quelque chose…

tinghir-jerusalame

Reste que le film de Kamal Hachkar est un documentaire d’une grande qualité artistique et ethnographique, un témoignage bouleversant sur une communauté  déracinée et décimée à mille lieux de sa vraie patrie, ces contreforts de l’Atlas et ces vallées vertes qu’aucune  terre élue ne pourra égaler dans l’ imaginaire de ceux qui en furent exclus , surtout après la désillusion et le constat du retour impossible. Et je ne sais pas pourquoi ces paroles de Shlomo Bar chantant le Todgha m’ont ému si fortement :

"Chez nous à Kfar Todra,

 Au coeur des montagnes de l'Atlas,

 Quand un enfant atteignait l'age de cinq ans,

 On lui tressait une couronne de fleurs,

 Et on ceignait sa tète de cette couronne,

 Chez nous à Kfar Todra,

 Quand il atteignait ses cinq ans….

 

 

Par Drinkel
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Mardi 12 février 2 12 /02 /Fév 20:04

Je n’ose plus aller sur facebook de peur d’apprendre de mauvaises nouvelles. Les amis tirent leur révérence l’un après l’autre et le désert croît. Hier encore j’ai appris la disparition d’un ami, Ghazi Fakhr Abderrazak, un soldat inconnu qui a plus fait pour le septième Art dans notre pays que bien des fonctionnaires  des ministères de la Communication et de la Culture réunis …Ghazi n’était ni un intellectuel ni un idéologue, ni même un cinéphile au sens étroit du terme mais un formidable homme d’action qui a mis son énergie et son aptitude au travail et à l’organisation au service du cinéma. Pionnier du mouvement ciné club dans notre pays il milita au sein du Club de l’Ecran de Fez et fit partie dès le début du Bureau de la Fédération nationale des ciné-clubs où il devint très vite la cheville ouvrière et s’occupa de tâches bien concrètes comme l’approvisionnement en films de la zone Nord et de l’orientale sans salaire fixe ni même un véhicule approprié. C’est sur sa moto qu’il transportait les bobines de Wajda, Tarkovsky, Chahine et Fassbinder pour les envoyer ensuite aux associations dans les villes et villages reculés par CTM et par train…Les films de Werner Herzog, Wim Wenders, Fassbinder, Kluge c’était lui…Cendres et diamants, la phrase inachevée, La terre de la grande promesse c’était encore lui. Quand un problème se  posait je partais le chercher au Collège Bab Riafa non loin d’El Batha à Fez et j’avais mes Bergman et autres Saura…Il transportait toujours des cartons d’épicier où il gardait ses documents et ses fichiers de comptabilité et on se demandait comment il se retrouvait dans ce fatras. Pourtant les ciné-clubs fonctionnaient mieux que les Offices et autres ministères de l’Etat. Et à l’époque il n’y avait ni ordinateurs ni portable. Pourtant ça communiquait, et comment ! Les films arrivaient au fin fond du pays et les jeunes de Oued Zem, Guercif, Larache découvraient émerveillés l’histoire du cinéma.

Durant les rencontres maghrébines et internationales (les précurseurs des festivals d’aujourd’hui), Ghazi veillait au grain et s’occupait de nourrir tout ce beau monde. Le poisson frais c’était lui, la soupe avec ou sans soupière c’était encore lui…Je me souviens de l’été 74 où il m’arrivait de l’accompagner au marché du port de Mohammedia pour nous approvisionner en poisson à la veille de la rencontre maghrébine des ciné-clubs. Ghazi veillait à ce que rien ne manquât aux cinéphiles réunis cet été au Centre Claude Monnet. Et durant les débats il se chargeait personnellement de rappeler à l’ordre les invités qui préféraient le sable fin de la plage Mimosa aux discussions sur le rôle du cinéma dans la construction du Maghreb.

Ghazi que Dieu ait son âme avait un péché mignon. Il aimait raconter des histoires interminables sans se préoccuper de la fatigue éventuelle de son interlocuteur. Il jouissait d’une mémoire prodigieuse et se rappelait avec précision les plus petits détails. Mais on ne s’ennuyait jamais avec lui. Et puis il avait le sens de la générosité et de l’hospitalité. Je n’osais pas lui dire quand j’allais à Fez que je prenais une chambre d’hôtel de peur d’être réprimandé par lui. Il reçut dans sa maison modeste dans les nouveaux quartiers de Fez des invités et des critiques illustres notamment Tahar Cheriâa qui devint l’ami de la famille. Les dernières années je le savais malade mais je ne pensais pas qu’il allait nous quitter de sitôt. Adieu l’ami et merci pour La terre de la grande Promesse !

Par Drinkel
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Mardi 12 février 2 12 /02 /Fév 00:07

 

 

hind

Je sais maintenant que pour raviver la flamme intérieure il me suffira de monter dans le premier train en direction du détroit, car c’est là-bas que je renouvelle le désir de vivre, et le désir tout court. Il me suffit d’apercevoir la baie de Tanger et les crêtes des montagnes andalouses en face, tellement proches qu’on croit pouvoir y arriver à la nage, que je me remets à espérer et à croire au futur…Le matin en sortant de l’hôtel Oumnia je suis irrésistiblement attiré par la baie et je pense aux artistes espagnols, d’abord à la phrase de Rafael Alberti : « Je suis né dans la plus belle parcelle de la planète » (Cadiz à un jet de pierre de Tanger) et ensuite à Ortega y Gasset parlant de la brise marine « qui guérit les nerfs et peut-être l’âme aussi »… Tout ça je l’éprouve fortement chaque fois que je vais au nord, réservoir inépuisable de lumière et de vie…Evidemment il faut aller à Tanger quand il s’y passe quelque chose pour ne pas « jouir idiot », et les rencontres culturelles n’y manquent pas : festival de cinéma, Salon du livre, festival de Tanjahjazz…

 

DanceOutlaw2 

Côté cinéma la surprise cette année est venue comme je l’ai dit dans mon dernier article des cinéastes de la diaspora, ces marocains nés pour la plupart à l’étranger et qui conservent des attaches avec le pays par le biais de leurs familles…Et les deux films qui m’ont le plus touché relèvent du genre documentaire. Il s’agit d’abord du film Dance of Outlaws traduit de manière inappropriée en arabe par  نساء بدون هويةce qui n’est pas la même chose. Le film a été  réalisé par Mohamed El Aboudi un ressortissant marocain qui vit en Finlande et parle couramment la langue de Westermarck en plus de deux ou trois autres langues. Ce jebli de Ouezzane a réussi là ou de faux cinéastes s’essoufflent à raconter de mauvaises fictions qui ennuient  les spectateurs et les laissent indifférents…Il a compris que le réel se donnait à voir dans sa richesse et sa complexité quand on sait placer sa caméra quand il faut, là ou il faut, et qu’on pose les vrais questions…Il a renoué avec la tradition du cinéma vérité et du cinéma direct, qui depuis Flaherty et les documentaristes anglais n’a cessé d’enrichir le regard au sujet  des réalités sociologiques du monde où nous vivons. Le cinéma retrouve ainsi sa fonction sociale d’outil de prise de conscience et de moyen d’agir sur les esprits pour dénoncer les conditions injustes subies par les êtres placés à leur insu dans des situations difficiles, voire impossibles. C’est le cas de Hind, personnage principal et réel du film Danse of outlaws. Cette jeune femme  a été violée et chassée de la maison familiale pour se retrouver danseuse dans les troupes qui animent les mariages à Ouezzane et dans les environs. Enceinte à trois reprises avec ou sans mari, elle est dépossédée de ses enfants et doit squatter des chambres miteuses dans des maisons de fortune sans avoir la possibilité d’obtenir des papiers d’identité qui lui permettraient d’obtenir la garde de ses enfants…Et malgré l’acharnement du destin Hind lutte tant bien que mal et cherche à s’en sortir tantôt en essayant de renouer avec sa famille, tantôt en continuant son métier de danseuse qui l’assimile aux yeux des gens à une prostituée…Des observations d’une terrible justesse et des situations quasiment insupportables à voir font de ce film un réquisitoire implacable contre la société qui génère de telles souffrances.

aboudi  

Le film a aussi un aspect ethnographique qui donne à voir le fonctionnement de la société rurale dans les moments rituels ainsi que les relations complexes au sein de la famille patriarcale où l’honneur et la détresse matérielle font mauvais ménage. La jeune femme qui a porté le film de bout en bout sans se départir de sa joie de vivre méritait amplement le prix du meilleur rôle féminin, et surtout que pour une fois, cela aurait  servi à quelque chose, mais le jury n’est-ce pas est souverain. ( à suivre)

 

 

 

Par Drinkel
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Lundi 11 février 1 11 /02 /Fév 21:44

 

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Pour retrouver la joie de vivre, il suffit de regarder des  paysages, de beaux visages et si possible quelques bons films…Et il y a eu tout ça et presque à Tanger où je viens de passer une bonne semaine dans le cadre du festival du cinéma marocain organisé chaque année dans la ville du détroit. De bons films il y en eu à vrai dire très peu même si quelques uns se laissent  plus ou moins voir. Mais  il y a eu quelques bonnes surprises, venant surtout des marocains de l’étranger qui à l’instar de nos émigrés, participent à l’augmentation du PIB culturel et participent au rayonnement de notre cinéma. J’en veux pour preuve le film de Kamal El Mahouti, Mon frère qui vient de remporter un prix au festival de Dubai et qui a obtenu à Tanger le prix de la revue Cinémag, équivalent du prix de la Critique.

 

zakaria  

Interprété magistralement par Zakia Al Ahmadi dans le rôle d’un artiste peintre d’origine marocaine qui trouve dans la peinture et l’expression artistique un moyen d’exorciser ses démons et le mal être que sa condition de jeune franco-marocain génère, le film est tout à la fois un témoignage sur la condition de la jeunesse franco-maghrébine issue d’une double culture et une tentative d’exprimer les tourments et la soif de vivre d’un artiste  écorché vif, qui cherche dans l’amour et la création une voie de salut. Les personnages sont campés avec beaucoup de justesse, en particulier les parents du personnage principal- (interprétés magistralement par les propres parents du réalisateur) - chez qui on retrouve l’inquiétude universelle  des parents soucieux de l’avenir de leur progéniture. 

 

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Kamal Mahouti 

Il faut noter aussi la qualité des  images, en particulier les séquences filmées au Maroc où le réalisateur en esthète confirmé  donne à voir le Maroc de son Désir. Fabienne Pacher, la monteuse du film a reconstitué minutieusement le puzzle et organisé ce matériau visuel d’une grande qualité.

Parmi les autres films franco-marocains - il faut bien les appeler par leurs noms, puisqu’ils sont  réalisés par des cinéastes d’origine marocaine vivant en France- j’ai vu  et aimé les Chroniques d’une cour de récré du cinéaste Brahim Fritah, qui décrit l’univers d’une famille d’ouvriers marocains vivant dans une usine de construction de grues…

 

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C’est à travers les yeux de l’enfant Brahim, un écolier de 13 ans, curieux et espiègle que ce monde nous est donné à voir quelque fois avec justesse, souvent avec drôlerie et tendresse…Aucun misérabilisme dans ce film « ouvrier », et la famille d’origine maghrébine  ne souffre pas de la désintégration et n’est pas accablé de malheurs comme c’est souvent le cas dans le milieu social ouvrier maghrébin. Il y a juste ce qu’il faut pour permettre à l’imagination de Brahim de prendre son envol et donner à une grue abandonnée les formes d’une sculpture de Giacometti et percevoir les bizarreries des adultes comme ce directeur d’école qui trouve plaisir à faire faire des corvées à Brahim et son frère chaque fois qu’ils arrivent en retard  à l’école,  ou le directeur de personnel de l’usine qui vient sermonner le père pour le dissuader de faire grève. Le film m’a fait penser à l’Enfance nue de Pialat en moins noir, et il contient de vrais moments  de bonheur comme la séquence de la course effrénée de Brahim et son ami dans le champ ou les retrouvailles des camarades ouvriers pour fêter leur combat contre le patronat….(à suivre).

 

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 Brahim Fritah

Par Drinkel
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Vendredi 1 février 5 01 /02 /Fév 13:38

Après plus de quatre décennies de labeur ininterrompu et bénévole au service du septième Art je me trouve de fait excommunié du champ cinématographique et plus ou moins interdit de séjour dans les principales manifestations organisées au Maroc. Je ne m’explique pas ce rejet et cet ostracisme d’autant plus que j’ai payé de ma jeunesse et de mon temps pour diffuser la culture cinématographique dans ce pays à travers les ciné-clubs, l’université, la radio et la télévision, la presse écrite et aujourd’hui dans  internet avec des blogs qui sont lus par des milliers de personnes à travers le monde. A un moment où le Maroc était un désert culturel et cinématographique (début des années soixante dix)   je parcourais le pays avec des bobines de Wajda, Eisentein, Alain Resnais, Tarkovsky… sans autre motivation que celle de faire connaître par les jeunes de Fqih Ben Salah, Sidi Slimane, Tifelt, Khémisset, El jadida, Khouribga, ces joyaux du septième art…J’ai fait pareil dans les ciné-clubs et les cinémathèques du Maghreb pour faire connaître les œuvres de Baouanani, Majid Rechiche, Souheil Ben Barka…à Tunis, Alger, Tissemsilt, Tigzirt- sur- mer en Kabylie…J’ai représenté dignement le Maroc dans les festivals internationaux où j’ai été quelquefois membre de jury et présenté le cinéma marocain le mieux que je pouvais dans des universités étrangères à travers des colloques et autres manifestations. A travers mon émission Le Grand Ecran des milliers de téléspectateurs ont découvert, quelques uns pour la première fois, les univers de Fellini, Visconti, Bertolucci, Orson Welles mais aussi Tewfiq Saleh, Youssef Chahine, Saleh Abou Seif, Lakhdar Hamina…J’ai donné à entendre les propos d’Yves Montand, Trintignant, Ornella Muti, Jacques Demy, Agnès Varda…Comment ose t- on occulter tout ce passé et me dénier le droit de participer à des manifestations culturelles financées par le contribuable ? J’ai toujours rempli mon devoir y compris dans les moments critiques comme cet été quand j’ai assuré la présidence du jury du festival de Khouribga, et plus tard quand j’ai animé le festival des femmes de Salé alors que je souffrais en silence des symptômes d’un mal qui a failli m’emporter. Et tout cela par amour de l’art au moment ou d’autres amassaient les dividendes et garnissaient leurs comptes dans les banques françaises et ailleurs au nom du cinéma marocain.

Alors je dis honte à ceux qui font taire les voix et pratiquent la politique d’excommunication pour satisfaire à des commanditaires invisibles. Ma voix ne se fera certainement pas entendre demain dans la lumière matinale de l’hôtel Chellah à Tanger mais mon message a déjà été entendu et le sera de multiples manières….

Par Drinkel
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